«Octobre 1848.
»Trois mois se sont écoulés depuis les journées de juin, et maintenant on peut juger avec plus de sang-froid la cause de ces effroyables événements; sans doute on y trouvera, comme toujours, des hommes qui exploitent, au point de vue de leur ambition, les malheurs publics, des hommes qui sacrifieraient le monde entier à leur esprit haineux et égoïste; mais le véritable moteur, celui qui a mis le fusil à la main de trente mille combattants, c'était la désolante misère qui ne raisonne pas. Les pères de famille connaissent seuls, hélas! la puissance de cette excitation.
»Écoutez plutôt celui-ci, que le Conseil de guerre vient de condamner à dix ans de travaux forcés:
«... J'avais couru pendant deux jours pour avoir du travail, je n'en avais trouvé nulle part... Je rentrai près de ma femme malade; elle était dans son lit, sans chemise, sans camisole, avec un lambeau de couverture autour d'elle! J'eus un instant la pensée du suicide; mais je la repoussai quand je vis à côté la petite figure toute rose de mon enfant qui dormait profondément au milieu de cette affreuse misère. Ma femme mourut, je restai seul avec mes deux enfants; c'était deux jours avant l'insurrection. Mon fils, me montrant le panier qu'il portait habituellement pour aller à l'école, et où on lui mettait sa petite provision, me disait: Papa, tu n'as donc rien mis dedans? Eh bien, messieurs, voilà pourquoi j'ai écouté mes malheureux camarades... J'avais souffert comme eux... quand ils vinrent me chercher, je cédai; mais je leur dis: Je vous le jure, par la mémoire de ma pauvre sainte mère: si nous sommes vaincus, je serai jeté dans un cul de basse-fosse; je ne me plaindrai pas, je ne vous reprocherai rien; mais si nous sommes vainqueurs, pas de vengeance, pardon à tous, car cette guerre entre français est horrible.» (Déposition de N. A. devant les Conseils de guerre.)
—Monsieur le commissaire de la marine va venir vous confirmer ce que je vous annonce, monsieur. Vous pouvez sortir d'ici, aujourd'hui... à l'heure même.
—Eh bien, monsieur, puisque vous êtes si parfaitement en cour... républicaine,—reprit M. Lebrenn en souriant,—soyez assez obligeant pour demander au commissaire une faveur qu'il me refuserait peut-être.
—Je suis, monsieur, tout à votre service.
—Vous voyez cet anneau de fer que je porte à la jambe, et qui soutient ma chaîne? Cet anneau de fer, je voudrais être autorisé à l'emporter... en le payant, bien entendu.
—Comment!... cet anneau... Vous voudriez?...
—Simple manie de collectionneur, monsieur... Je possède déjà quelques petites curiosités historiques... entre autres, le casque dont vous avez bien voulu me faire hommage il y a dix-huit mois... J'y joindrai l'anneau de fer du forçat politique... Vous voyez, monsieur, que pour moi et ma famille ce rapprochement dira bien des choses...