—Ami voyageur, tu ne m'as donc pas entendu?—reprit Joel.—Je t'ai dit que ce chemin ne menait qu'à la grève... que la nuit venait, et que je t'offrais ma maison.

Mais l'étranger, commençant à se mettre en colère, s'écria:

—Je n'ai pas besoin de ton hospitalité... range tes bœufs... Tu vois qu'à cause des rochers je ne peux passer ni d'un côté ni de l'autre... Allons, vite, je suis pressé...

—Ami,—dit Joel,—tu es étranger, je suis du pays: mon devoir est de t'empêcher de t'égarer... Je ferai mon devoir...

—Par Ritha-Gaür! qui s'est fait une saie[37] avec la barbe des rois qu'il a rasés[38]!—s'écria l'inconnu de plus en plus courroucé,—depuis que la barbe m'a poussé, j'ai beaucoup voyagé, beaucoup vu de pays, beaucoup vu d'hommes, beaucoup vu de choses surprenantes... mais jamais je n'ai rencontré de fous aussi fous que ces deux fous-là!

[37] La saie des Gaulois est la blouse de nos jours.

[38] Ritha-Gawr (demi-dieu ou saint gaulois selon la tradition) «se fit une saie avec les barbes des rois qu'il fit raser (réduire en esclavage) à cause de leurs oppressions et de leur mépris de la justice. (Tryades de Bretagne, déjà citées.)

Joel et son fils, qui aimaient passionnément à entendre raconter, apprenant par l'étranger lui-même qu'il avait vu beaucoup de pays, beaucoup d'hommes, beaucoup de choses surprenantes, conclurent de là qu'il devait avoir de charmants et nombreux récits à faire, et se sentirent un très-violent désir d'avoir pour hôte un tel récitateur. Aussi, Joel, loin de déranger son chariot, s'avança tout auprès du cavalier, et lui dit de sa voix la plus douce, quoique naturellement il l'eût très-rude:

—Ami, tu n'iras pas plus loin! Je veux me rendre très-aimable aux dieux, et surtout à Teutâtès, le dieu des voyageurs, en t'empêchant de t'égarer, et en te faisant passer une bonne nuit sous un bon toit, au lieu de te laisser errer sur la grève, où tu risquerais d'être noyé par la marée montante.

—Prends garde...—reprit l'inconnu en portant la main à la hache suspendue à son côté.—Prends garde!... Si à l'instant tu ne ranges pas tes bœufs, j'en fais un sacrifice aux dieux, et je t'ajoute à l'offrande!...