—Moi, j'enverrais des hommes partout voyager, afin qu'ils revinssent me réciter leurs aventures.

—Et si j'avais le pouvoir d'Hésus, quelles aventures surprenantes je leur ménagerais, à mes voyageurs, pour doubler l'intérêt de leurs récits au retour!...

—Mon père! mon père! voici le cavalier près de nous.

—Oui... il arrête son cheval, car la route est étroite, et nous lui barrons le passage avec notre chariot... Allons, Guilhern, le moment est propice; ce voyageur doit être nécessairement égaré, offrons-lui l'hospitalité pour cette nuit... nous le garderons demain, et peut-être plusieurs jours encore... Nous aurons fait une chose bonne, et il nous donnera des nouvelles de la Gaule et des pays qu'il peut avoir parcourus.

—Et ce sera aussi une grande joie pour ma sœur Hêna, qui vient demain à la maison pour la fête de sa naissance.

—Ah! Guilhern! je n'avais pas songé au plaisir qu'aurait ma fille chérie à écouter cet étranger..... Il faut absolument qu'il soit notre hôte!

—Et il le sera, père!... Oh! il le sera...—reprit Guilhern d'un air très-déterminé.

Joel, étant alors, de même que son fils, descendu de son chariot, s'avança vers le cavalier. Tous deux, en le voyant de près, furent frappés de ses traits majestueux. Rien de plus fier que son regard, de plus mâle que sa figure, de plus digne que son maintien; sur son front et sur sa joue gauche, on voyait la trace de deux blessures à peine cicatrisées. À son air valeureux, on l'eût pris pour un de ces chefs que les tribus choisissent pour les commander en temps de guerre. Joel et son fils n'en furent que plus désireux de le voir accepter leur hospitalité.

—Ami voyageur, lui dit Joel,—la nuit vient; tu t'es égaré, ce chemin ne mène qu'à des grèves désertes; la marée va bientôt les couvrir, car le vent souffle très-fort... continuer ta route par la nuit qui s'annonce, serait très-périlleux; viens donc dans ma maison: demain tu continueras ton voyage.

—Je ne suis point égaré; je sais où je vais, je suis pressé; range tes bœufs, fais-moi passage,—répondit brusquement le cavalier, dont le front était baigné de sueur à cause de la précipitation de sa course. Par son accent il paraissait appartenir à la Gaule du centre, vers la Loire. Après avoir ainsi parlé à Joel, il donna deux coups de talon à son grand cheval noir pour s'approcher davantage des bœufs du chariot, qui, s'étant un peu détournés, barraient absolument le passage.