À son entrée dans la cour de sa maison, Joel avait été accueilli par les caresses de son vieux grand dogue de guerre Deber-Trud, molosse gris de fer, rayé de noir, à la tête énorme, aux yeux sanglants, chien de si haute taille, qu'en se dressant pour caresser son maître, il lui mettait ses pattes de devant sur les épaules; chien si valeureux qu'une fois il avait combattu seul un ours monstrueux des montagnes d'Arrès, et l'avait étranglé. Quant à ses qualités pour la guerre, Deber-Trud eût été digne de figurer dans la meute de combat de Bithert, ce chef gaulois, qui disait dédaigneusement à la vue d'une troupe ennemie: Il n'y a pas là un repas pour mes chiens[52].
[52] Ce trait est rapporté par Paul Oros, liv. V, chap ii.
Deber-Trud ayant d'abord regardé et flairé le voyageur d'un air douteux, Joel dit à son chien:
—Ne vois-tu pas que c'est un hôte que j'amène?
Et Deber-Trud, comme s'il eût compris son maître, ne parut plus s'inquiéter de l'étranger, et, gambadant lourdement, précéda Joel dans la maison.
Cette maison était divisée en trois pièces, de grandeur inégale; les deux petites, fermées par deux cloisons de chêne, étaient destinées l'une à Joel et à sa femme, l'autre à Hêna leur fille, la vierge de l'île de Sên, lorsqu'elle venait voir sa famille. La vaste salle du milieu servait aux repas et aux travaux du soir à la veillée.
Lorsque l'étranger entra dans cette salle, un grand feu de bois de hêtre, avivé par des bruyères et des ajoncs marins, brûlait dans l'âtre, et par son éclat rendait presque inutile la clarté d'une belle lampe de cuivre étamé, soutenue par trois chaînes de même métal, brillantes comme de l'argent. Cette lampe était un présent de Mikaël, l'armurier.
Deux moutons entiers, traversés d'une longue broche de fer, rôtissaient devant le foyer, tandis que des saumons et autres poissons de mer cuisaient dans un grand bassin de cuivre avec de l'eau, du vinaigre, du sel et du cumin[53].
[53] Sorte de poivre rouge. Pour la description des repas gaulois, voir Améd. Thierry, Hist. des Gaulois, t. II, p. 50. Strabon, liv. VII. Posidonius.
Aux cloisons, on voyait clouées des têtes de loup, de sanglier, de cerf, et deux têtes de bœuf sauvage, appelé urok[54], qui commençait à devenir très-rare dans le pays. On voyait encore des armes de chasse, telles que flèches, arcs, frondes... et des armes de guerre, telles que le sparr[55], le matag[56], des haches, des sabres de cuivre, des boucliers de bois, recouverts de la peau si dure des veaux marins, et des lances à fer large, tranchant et recourbé, ornées d'une clochette d'airain, afin d'annoncer de loin à l'ennemi l'arrivée du guerrier gaulois, parce que celui-ci dédaigne les embuscades et aime à se battre face à face, à ciel ouvert. On voyait encore suspendus çà et là des filets de pêche et des harpons pour harponner le saumon dans les bas fonds, lorsque la marée se retire.