—Pour toi, petit Sylvest, j'embrasserai le petit Alanik.—Et Armel ajouta encore:—J'aurais pourtant bien voulu entendre les beaux récits du voyageur.
Un autre homme de la famille de Joel dit au mourant:
—J'étais ami d'Hoüarné, de la tribu de Morlec'h, notre voisine. Il a été tué sans défense pendant son sommeil, il y a peu de temps. Tu lui diras, Armel, que Daoülas, son meurtrier, a été découvert, jugé et condamné par les druides de Karnak, et que son sacrifice aura lieu bientôt. Hoüarné sera content d'apprendre la punition de Daoülas, son meurtrier.
Armel fit signe qu'il donnerait cette nouvelle à Hoüarné.
Rabouzigued, cause de tout cela, non par méchanceté, mais par l'intempérance de sa langue, s'approcha aussi pour donner une commission à celui qui s'en allait ailleurs... et lui dit:
—Tu sais qu'à la huitième lune de ce mois-ci, le vieux Mark, qui demeure près de Glen'han, est tombé malade; l'ange de la mort lui disait aussi de se préparer à partir bientôt. Le vieux Mark n'était point prêt, il désirait assister aux noces de la fille de sa fille. Le vieux Mark, n'étant donc point prêt, pensa à trouver quelqu'un qui voulût s'en aller à sa place (ce qui devait satisfaire l'ange de la mort), et demanda au druide, son médecin, s'il ne connaîtrait pas un remplaçant[79]. Le druide lui a répondu que Gigel de Nouarën, de notre tribu, passait pour serviable, et que peut-être il consentirait à partir à la place du vieux Mark, afin de l'obliger et pour être agréable aux dieux, toujours touchés de ces sacrifices; Gigel a librement consenti. Le vieux Mark lui a fait cadeau de dix pièces d'argent à tête de cheval, qui ont été distribuées par Gigel à ses amis avant de s'en aller; puis, vidant joyeusement sa dernière coupe, il a tendu sa tête au couteau sacré, au bruit du chant des bardes. L'ange de la mort a accepté l'échange, car le vieux Mark a vu marier la fille de sa fille, et il est aujourd'hui en bonne santé....
[79] Voici ce que dit Posidonius sur cette coutume étrange:—«Un Gaulois tombait-il sérieusement malade, c'était pour lui un avertissement de l'ange de la mort de se tenir prêt à partir; mais que cet homme eût d'importantes affaires à terminer, qu'une famille l'enchaînât à la vie, que la mort lui fût enfin un contre-temps, si aucun de ses clients ou de ses proches n'était en disposition de partir à sa place, il faisait chercher un remplaçant. Celui-ci arrivait bientôt accompagné d'une troupe d'amis; stipulant une somme pour prix de sa peine, il la distribuait souvent en cadeaux de départ à ses compagnons. Parfois il s'agissait simplement d'un tonneau de vin: on dressait une estrade, on faisait une espèce de fête; puis le banquet terminé, le héros se couchait sur son bouclier et se faisait trancher les liens du corps par le couteau sacré.»—Si cette coutume de nos pères semble barbare dans sa grandeur naïve, n'oublions pas que de nos jours le riche qui craint les fatigues de la vie de soldat ou qui a peur de mourir à la guerre achète aussi un remplaçant.
—Veux-tu donc partir à ma place, Rabouzigued?—demanda le mourant.—Je crains qu'il soit bien tard...
—Non, non, je ne veux point partir à ta place,—se hâta de répondre Rabouzigued.—Je te prie seulement de remettre à Gigel ces trois pièces d'argent que je lui devais; je n'ai pu m'acquitter plus tôt. Je craindrais que Gigel ne revînt me demander son argent au clair de la lune, sous la figure d'un démon.
Et Rabouzigued, fouillant dans son petit sac de peau d'agneau, prit trois pièces d'argent à tête de cheval, qu'il plaça dans la saie d'Armel[80].