Le bruit d'une horloge qui sonna la demie de sept heures tira Georges Duchêne (il se nommait ainsi) de sa rêverie; il passa la main sur ses yeux encore humides, et quitta la fenêtre en se disant avec amertume:
—Bah! aujourd'hui ou demain, une balle en pleine poitrine me délivrera de ce fol amour... Dieu merci, il y aura tantôt une prise d'armes sérieuse, et du moins ma mort servira la liberté... Puis, après un moment de réflexion, Georges ajouta:
—Et le grand-père... que j'oubliais!
Alors il alla chercher dans un coin de la chambre un réchaud à demi plein de braise allumée qui lui avait servi à fondre des balles, posa sur le feu un petit poêlon de terre rempli de lait, y éminça du pain blanc, et en quelques minutes confectionna une appétissante soupe au lait, dont une ménagère eût été jalouse.
Georges, après avoir caché la carabine et les munitions de guerre sous son matelas, prit le poêlon, ouvrit une porte pratiquée dans la cloison, et communiquant à une pièce voisine, où un homme d'un grand âge, d'une figure douce et vénérable, encadrée de longs cheveux blancs, était couché dans un lit beaucoup meilleur que celui de Georges. Ce vieillard semblait être d'une grande faiblesse; ses mains amaigries et ridées étaient agitées par un tremblement continuel.
—Bonjour, grand-père, dit Georges en embrassant tendrement le vieillard. Avez-vous bien dormi cette nuit?
—Assez bien, mon enfant.
—Voilà votre soupe au lait. Je vous l'ai fait un peu attendre.
—Mais non. Il y a si peu de temps qu'il est jour! Je t'ai entendu te lever et ouvrir ta fenêtre... il y a plus d'une heure.
—C'est vrai, grand-père..... j'avais la tête un peu lourde..... j'ai pris l'air de bonne heure.