—Et en son honneur,—dit Guilhern interrompant sa mère, et montrant avec orgueil à l'étranger une enfant de huit ans, d'une beauté merveilleuse,—en l'honneur de notre aïeule Siomara, aussi belle que vaillante, j'ai donné son nom à ma petite fille que voici.
—On ne peut voir une enfant plus charmante,—dit l'inconnu frappé de l'adorable figure de la petite Siomara.—Elle aura, j'en suis certain, la vaillance de son aïeule comme elle en a la beauté.
Hénory, la mère de l'enfant, rougit de plaisir à ces paroles, et dit à Mamm' Margarid en souriant:
—Je n'ose pas blâmer Guilhern de vous avoir interrompue, car il m'a valu ce compliment.
—Ce compliment m'est aussi doux qu'à toi, ma fille,—dit Mamm' Margarid, et elle reprit ainsi son récit:
—«Mon aïeule se nommait Siomara; elle était fille de Ronan. Son père l'avait conduite dans le bas Languedoc, où il allait commercer. Les Gaulois de ce pays[85] se préparaient alors à l'expédition d'Orient. leur chef, nommé Oriëgon, vit mon aïeule, fut frappé de son extrême beauté, s'en fit aimer, l'épousa. Siomara partit avec son mari pour l'expédition d'Orient. D'abord, on triompha; puis les Romains, toujours jaloux des possessions gauloises, vinrent attaquer nos pères. Dans l'un de ces combats, Siomara, qui, selon son devoir et son cœur, accompagnait Oriëgon, son mari, à la bataille, dans son chariot de guerre, fut, durant le combat, séparée de son époux, faite prisonnière et mise sous la garde d'un officier romain, avare et débauché. Ce Romain, frappé de la grande beauté de Siomara, tenta de la séduire; elle le méprisa. Alors, abusant du sommeil de sa captive, il lui fit violence...»
[85] Alors les Gaulois Tectosages.
—Tu entends, Joel,—s'écria l'inconnu avec indignation,—tu entends... un Romain; l'aïeule de ta femme subir un pareil outrage!
—Écoute la fin du récit, ami hôte,—dit Joel;—tu verras que Siomara vaut la Gauloise du Rhin.
—«L'une comme l'autre,—poursuivit Margarid,—se sont montrées fidèles à cette maxime: Il y a trois sortes de pudeur chez la femme gauloise:—la première, lorsque son père dit en sa présence qu'il accorde sa main à celui qu'elle aime;—la deuxième, lorsque pour la première fois elle entre au lit de son mari;—la troisième, lorsqu'elle paraît ensuite devant les hommes. Le Romain avait fait violence à Siomara, sa captive. Son désir assouvi, il lui proposa la liberté moyennant rançon. Elle accepta la proposition, et engagea le Romain à envoyer un de ses serviteurs, prisonnier comme elle, au camp des Gaulois, pour dire à Oriëgon, ou en l'absence de celui-ci à ses amis, d'apporter la rançon en un lieu désigné. Le serviteur partit pour le camp gaulois. L'avaricieux Romain, voulant recevoir lui-même la rançon et ne la partager avec personne, conduisit seul Siomara au lieu convenu. Les amis d'Oriëgon se trouvèrent là avec l'or de la rançon. Pendant que le Romain comptait la somme fixée, Siomara s'adressant aux Gaulois dans leur langue commune, leur dit d'égorger l'infâme... Cela fut fait... Alors Siomara lui coupa la tête, l'emporta dans un pan de sa robe, et retourna au camp gaulois. Oriëgon, fait prisonnier de son côté, était parvenu à s'échapper, et arrivait au camp en même temps que sa femme. Celle-ci, à la vue de son époux, laisse tomber à ses pieds la tête du Romain, et s'adressant à Oriëgon:—Cette tête est celle d'un homme qui m'avait outragée... Nul autre que toi ne pourra dire qu'il m'a possédée...»