—On ne nous avait pas trompés,—dit tout bas Albinik à sa compagne;—les pilotes ont été crucifiés après avoir subi d'affreuses tortures, plutôt que de vouloir piloter la flotte de César sur les côtes de Bretagne.
—Leur faire endurer la torture... la mort sur la croix...—répondit Méroë,—est-ce loyal?... Hésiterais-tu encore?... Parleras-tu de traîtrise?...
Albinik n'a rien répondu; mais il a serré dans l'ombre la main de sa compagne. Amenés devant l'officier qui commandait le poste, le marin répéta les seuls mots qu'il sût dans la langue des Romains: «Nous sommes Gaulois bretons; nous voulons parler à César.» En ces temps de guerre, les Romains enlevaient ou retenaient souvent les voyageurs, afin de savoir par eux ce qui se passait dans les provinces révoltées. César avait donné l'ordre de toujours lui amener les prisonniers ou les transfuges qui pouvaient l'éclairer sur les mouvements des Gaulois.
Les deux époux ne furent donc pas surpris de se voir, selon leur secret espoir, conduits à travers le camp jusqu'à la tente de César, gardée par l'élite de ses vieux soldats espagnols, chargés de veiller sur sa personne.
Albinik et Méroë, amenés dans la tente de César, le fléau de la Gaule, ont été délivrés de leurs liens; ils ont tâché de contenir l'expression de leur haine, et ont regardé autour d'eux avec une sombre curiosité.
Voilà ce qu'ils ont vu:
La tente du général romain, recouverte au dehors de peaux épaisses, comme toutes les tentes du camp, était ornée au dedans d'une étoffe de couleur pourpre, brodée d'or et de soie blanche; le sol battu disparaissait sous un tapis de peaux de tigre. César achevait de souper, à demi couché sur un lit de campagne que cachait une grande peau de lion, dont les ongles étaient d'or et la tête ornée d'yeux d'escarboucles. À portée du lit, sur une table basse, les deux époux virent de grands vases d'or et d'argent précieusement ciselés, des coupes enrichies de pierreries. Assise humblement au pied du lit de César (triste spectacle pour une femme libre), Méroë vit une jeune et belle esclave, africaine sans doute, car ses vêtements blancs faisaient ressortir davantage encore son teint couleur de cuivre, où brillaient ses grands yeux noirs; elle les leva lentement sur les deux étrangers, tout en caressant un grand lévrier fauve, étendu à ses côtés; elle semblait aussi craintive que le chien.
Les généraux, les officiers, les secrétaires, les jeunes et beaux affranchis de César, se tenaient debout autour de son lit, tandis que des esclaves noirs d'Abyssinie, portant au cou, aux poignets et aux chevilles, des ornements de corail, restaient immobiles comme des statues, tenant à la main des flambeaux de cire parfumée, dont la clarté faisait étinceler les splendides armures des Romains.
César, devant qui Albinik et Méroë ont baissé le regard, de crainte de trahir leur haine, César avait quitté ses armes pour une longue robe de soie richement brodée; sa tête était nue, rien ne cachait son grand front chauve, de chaque côté duquel ses cheveux bruns étaient aplatis. La chaleur du vin des Gaules, dont il buvait, dit-on, presque chaque soir outre mesure, rendait ses yeux brillants, et colorait ses joues pâles; sa figure était impérieuse, son sourire moqueur et cruel. Il s'accoudait sur son lit, tenant de sa main, amaigrie par la débauche, une large coupe d'or enrichie de perles; il la vida lentement et à plusieurs reprises, tout en attachant son regard pénétrant sur les deux prisonniers, placés de telle sorte qu'Albinik cachait presque entièrement Méroë.
César dit en langue romaine quelques paroles à ses officiers. Ils se mirent à rire, l'un d'eux s'approcha des deux époux, repoussa brusquement Albinik en arrière, prit Méroë par la main, et la força ainsi de s'avancer de quelques pas, afin, sans doute, que le général pût la contempler plus à son aise, ce qu'il fit en tendant de nouveau, et sans se retourner, sa coupe vide à l'un de ses jeunes échansons.