»Vieux corbeau de mer, dis-moi, que tiens-tu là?—Moi, je tiens la tête du chef romain; je veux avoir ses deux yeux... ses deux yeux rouges...—Et toi, loup de mer, que tiens-tu là?—Moi, je tiens le cœur du chef romain, et je le mange!—Et toi, serpent de mer, que fais-tu là, roulé autour de ce cou, et ta tête plate si près de cette bouche, déjà froide et bleue?—Moi, je suis ici pour attendre au passage l'âme du chef romain.

»Tor-è-benn! Tor-è-benn!»


Méroë, exaltée par ce chant de guerre, ainsi que son époux, a, comme lui, répété, en semblant défier César, dont on voyait au loin la tente:

«Tor-è-benn! Tor-è-benn! Tor-è-benn!»

Et toujours la barque d'Albinik et de Méroë, se jouant des écueils et des vagues, au milieu de ces dangereux parages, tantôt s'éloignait, tantôt se rapprochait du rivage.

—Tu es le meilleur et le plus hardi pilote que j'aie rencontré, moi, qui dans ma vie ai tant voyagé sur mer,—fit dire César à Albinik, lorsqu'il eut regagné la terre et débarqué avec Méroë.—Demain, si le temps est favorable, tu guideras une expédition dont tu sauras le but au moment de mettre en mer.

Le lendemain, au lever du soleil, le vent se trouvant propice, la mer belle, César a voulu assister au départ des galères romaines; il a fait venir Albinik. À côté du général était un guerrier de grande taille, à l'air farouche: une armure flexible, faite d'anneaux de fer entrelacés, le couvrait de la tête aux pieds; il se tenait immobile; on aurait dit une statue de fer. À sa main, il portait une lourde et courte hache à deux tranchants. L'interprète a dit à Albinik, lui montrant cet homme:

—Tu vois ce soldat... durant la navigation il ne te quittera pas plus que ton ombre... Si par ta faute ou par trahison une seule des galères échouait, il a l'ordre de te tuer à l'instant, toi et ta compagne... Si, au contraire, tu mènes la flotte à bon port, le général te comblera de ses dons; tu feras envie aux plus heureux.