—César sera content...—a répondu Albinik.
Et suivi pas à pas par le soldat à la hache, il a monté, ainsi que Méroë, sur la galère prétorienne, dont la marche guidait celle des autres; on la reconnaissait à trois flambeaux dorés, placés à sa poupe.
Chaque galère portait soixante-dix rameurs, dix mariniers pour la manœuvre des voiles, cinquante archers et frondeurs armés à la légère, et cent cinquante soldats bardés de fer de la tête aux pieds.
Lorsque les galères eurent quitté le rivage, le préteur, commandant militaire de la flotte, fit dire, par un interprète, à Albinik, de se diriger vers le nord pour débarquer au fond de la baie du Morbihan, dans les environs de la ville de Vannes, où était rassemblée l'armée gauloise. Albinik, la main au gouvernail, devait transmettre, par l'interprète, ses commandements au maître des rameurs. Celui-ci, au moyen d'un marteau de fer, dont il frappait une cloche d'airain, d'après les ordres du pilote, indiquait ainsi, par les coups lents ou redoublés du marteau, le mouvement et la cadence des rames, selon qu'il fallait accélérer ou ralentir l'allure de la prétorienne, sur laquelle la flotte romaine guidait sa marche.
Les galères, poussées par un vent propice, s'avançaient vers le nord. Selon l'interprète, les plus vieux mariniers admiraient la hardiesse de la manœuvre et la promptitude de coup d'œil du pilote gaulois. Après une assez longue navigation, la flotte, se trouvant près de la pointe méridionale de la baie du Morbihan, allait entrer dans ces parages, les plus dangereux de toute la côte de Bretagne par leur multitude d'îlots, d'écueils, de bancs de sable, et surtout par leurs courants sous-marins d'une violence irrésistible.
Un îlot, situé au milieu de l'entrée de la baie, que resserrent deux pointes de terre, partage cette entrée en deux passes très-étroites. Rien à la surface de la mer, ni brisants, ni écume, ni changement de nuance dans la couleur des vagues, n'annonce la moindre différence entre ces deux passages. Pourtant, l'un n'offre aucun écueil, et l'autre est si redoutable, qu'au bout de cent coups de rame les navires engagés dans ce chenal à la file les uns des autres, et guidés par la prétorienne que pilotait Albinik, allaient être peu à peu entraînés par la force d'un courant sous-marin vers un banc de rochers, que l'on voyait au loin, et sur lequel la mer, partout ailleurs calme, se brisait avec furie... Mais les commandants de chaque galère ne pourraient s'apercevoir du péril que les uns après les autres, chacun ne le reconnaissant qu'à la rapide dérive de la galère qui le précéderait... et alors il serait trop tard... la violence du courant emporterait, précipiterait vaisseau sur vaisseau... Tournoyant sur l'abîme, s'abordant, se heurtant, ils devaient, dans ces terribles chocs, s'entr'ouvrir et s'engloutir au fond des eaux avec leur équipage, ou se briser sur le banc de roches... Cent coups de rame encore, et la flotte était anéantie dans ce passage de perdition...
La mer était si calme, si belle, que nul, parmi les Romains, ne soupçonnait le péril... Les rameurs accompagnaient de chants le mouvement cadencé de leurs rames; des soldats nettoyaient les armes, d'autres dormaient, étendus à la proue; d'autres jouaient aux osselets. Enfin, à peu de distance d'Albinik, toujours au gouvernail, un vétéran aux cheveux blanchis, au visage cicatrisé, était assis sur un des bancs de la poupe, entre ses deux fils, beaux jeunes archers de dix-huit à vingt ans. Tout en causant avec leur père, ils avaient chacun un bras familièrement passé sur l'épaule du vieux soldat, qu'ils enlaçaient ainsi; ils semblaient causer tous trois avec une douce confiance, et s'aimer tendrement. Albinik, malgré sa haine contre les Romains, n'a pu s'empêcher de soupirer de compassion, en songeant au sort de tous ces soldats, qui ne se croyaient pas si près de mourir.
À ce moment, un de ces légers vaisseaux dont se servent les marins d'Irlande, sortit de la baie du Morbihan par le chenal qui n'offrait aucun danger... Albinik avait, pour son commerce, fait de fréquents voyages à la côte d'Irlande, terre peuplée d'habitants d'origine gauloise, parlant à peu près le même langage, mais difficile à comprendre pour qui ne les avait pas souvent pratiqués comme Albinik.
L'Irlandais, soit qu'il craignît d'être poursuivi et pris par quelqu'une des galères de guerre qu'il voyait s'approcher, et qu'il voulût échapper à ce danger en venant de lui-même au-devant de la flotte, soit qu'il crût avoir des renseignements utiles à donner, l'Irlandais se dirigea vers la prétorienne, qui ouvrait la marche. Albinik frémit... L'interprète allait peut-être interroger cet Irlandais, et il pouvait signaler le danger que devait courir l'armée navale en prenant l'une ou l'autre des deux passes de l'îlot. Albinik ordonna donc de forcer de rames, afin d'arriver au chenal de perdition avant que l'Irlandais n'eût rejoint les galères. Mais après quelques mots échangés entre le commandant militaire et l'interprète, celui-ci ordonna d'attendre le navire qui s'approchait, afin de lui demander des nouvelles de la flotte gauloise. Albinik, n'osant contrarier ce commandement, de peur d'éveiller les soupçons, obéit, et bientôt le petit navire irlandais fut à portée de voix de la prétorienne. L'interprète, s'avançant alors, dit en langue gauloise à l'Irlandais:
—D'où venez-vous? où allez-vous?... Avez-vous rencontré des vaisseaux en mer?...