La servante, fraîche et jolie fille de vingt ans, s'appelait Jeanike. Le garçon de magasin, nommé Gildas Pakou, jeune et robuste gars du pays de Vannes, avait une figure candide et un peu étonnée, car il n'habitait Paris que depuis deux jours; il parlait très-suffisamment français; mais dans ses entretiens avec Jeanike, sa payse; il préférait causer en bas-breton, l'ancienne langue gauloise, ou peu s'en faut[1].

[1] «S'il s'est conservé quelque part des bardes (chanteurs populaires), et des bardes en possession de traditions druidiques, ça n'a pu être que dans l'Armorique (la Bretagne), dans cette province qui a formé pendant plusieurs siècles un état indépendant, et qui, malgré sa réunion à la France, est restée gauloise de physionomie, de costume et de langage, jusqu'à nos jours.» (Ampère, Histoire littéraire, professée en 1839, au collége de France.)

Nous traduirons donc l'entretien des deux commensaux de la maison Lebrenn.

Gildas Pakou semblait pensif, quoiqu'il s'occupât de transporter à l'intérieur de la boutique les volets du dehors; il s'arrêta même un instant, au milieu du magasin, d'un air profondément absorbé, les deux bras et le menton appuyés sur la carre de l'un des contrevents qu'il venait de décrocher.

—Mais à quoi pensez-vous donc là, Gildas? lui dit Jeanike.

—Ma fille, répondit-il d'un air méditatif et presque comique, vous rappelez-vous la chanson du pays: Geneviève de Rustefan[2]?

[2] Chants populaires de la Bretagne, par M. de Villemerqué. Il fait remonter au quatorzième ou quinzième siècle cette chanson que les chanteurs ambulants ou barz (anciens bardes) chantent encore de nos jours en Bretagne. Nous aurons sujet de revenir sur l'excellent ouvrage de M. de Villemerqué.

—Certainement, j'ai été bercée avec cela; elle commence ainsi:

Quand le petit Jean gardait ses moutons,
Il ne songeait guère à être prêtre.

—Eh bien, Jeanike, je suis comme le petit Jean... Quand j'étais à Vannes, je ne songeais guère à ce que je verrais à Paris.