--J'entends...--ai-je répondu, ne pouvant m'empêcher de railler cette sauvage insolence.--J'entends... vous voulez nous conquérir et nous asservir comme l'ont fait pendant un temps les Romains, après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des siècles... Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une toutes nos libertés; de sorte, qu'à cette heure, les Romains ne sont plus nos conquérants, mais nos alliés... Or, mes honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille Gaule!...
--Oui, larrons nous sommes!--s'écria Néroweg,--et, par les neiges de la Germanie! nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile... Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à prendre: nous campons sous nos huttes ou nous dormons sur l'épaule de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons rien à perdre, tout à gagner... Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!...
--Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde!... quand il défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est l'épée du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du paysan gaulois!... Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche gauloise suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le massacre!...
--Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi?--s'écria Néroweg en grinçant les dents,--toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos épées!...
--Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.
--Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille morts!--s'écria le chef frank, non moins furieux que ses compagnons.--Oui, tu vas souffrir mille morts... après quoi, ma seule réponse à l'audacieux message de ta Victoria sera de lui envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi, Néroweg, l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et qu'après, je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.
À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le plus au monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais désarmé, mais j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors éteints, dont les Franks s'étaient servis pour me torturer. J'ai saisi cette lourde bûche, et j'en ai si rudement frappé Néroweg à la tête, qu'étourdi du coup, et faisant deux pas en arrière, il a trébuché et est tombé sans mouvement, sans connaissance.
Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque et ma cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les chefs franks me portèrent au hasard les premières atteintes en criant:
--À mort!...
Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à venger sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il profita du tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait repoussé Elwig; car les deux chefs, qui, l'épée à la main, gardaient l'issue de cette grotte, étaient accourus au secours de l'Aigle terrible renversé à quelques pas de là.