Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message que j'apportais, soit qu'il se rendît aux observations de ses compagnons, moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la mentonnière de mon casque, me l'ôta de dessus la tête, alla le remplir d'eau à la fontaine qui sourdait entre les roches de la caverne, et versa cette eau fraîche sur ma cuirasse brûlante, elle se refroidit ainsi peu à peu.

--Délivrez-le de ses liens,--dit Néroweg;--mais entourez-le... et qu'il tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens; car la douleur m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau restant au fond du casque; puis je me levai au milieu des rois franks qui m'entouraient, afin de me couper toute retraite.

Néroweg me dit:

--Quel est ton message?

--Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté vos forêts du nord, vous possédez tout le pays d'Allemagne qui s'étend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec abondance; vos violences, vos cruautés ont fait fuir presque tous ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse?... Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez à chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite, dans une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous enverrons pareil nombre de guerriers; on se combattra rudement, et selon le bon plaisir de chacun; mais du moins, vous, Franks, d'un côté du Rhin, nous, Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, sans être obligés, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la frontière et une épée pendue au manche de la charrue. Si vous refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour vous chasser de nos frontières et vous refouler dans vos forêts! Lorsqu'on est voisins, et seulement séparés par un fleuve, il faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise l'autre... Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria, la grande, et de son fils Victorin, j'ai dit!

Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, et me répondit insolemment:

--Le Frank n'est pas de ces races viles, comme la race gauloise, qui cultivent la terre et travaillent: le Frank aime la bataille; mais il aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Mais dans leur sombre pays du nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles armes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous établir dans votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir... Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs rires et leurs clameurs, et tous répétèrent:

--Oui... voilà ce que nous voulons... entends-tu cela, chien gaulois?