La réponse de Victorin surprit Tétrik, et je l'avoue, j'aurais été moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général parler de temporisation en présence d'une attaque imminente, si je n'avais eu de nombreuses preuves de la sûreté de jugement de Victorin; sa mère fit signe au gouverneur de le laisser réfléchir à son plan de bataille, qu'il méditait sans doute, et dit à Marion:

--Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades de l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares? Quelles sont les dispositions de ces tribus?

--Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au premier appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit, sur la colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs l'attendent; aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts à marcher; un de nos meilleurs capitaines, après le signal donné, fera embarquer quelques troupes d'élite, traversera le Rhin et opérera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de nôtre armée agira d'un autre côté.

--Votre projet est excellent, capitaine Marion,--dit Victoria; en ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin...

--Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son mieux,--répondit avec bonhomie le capitaine,--aussi ai-je dit à mon ami Eustache...

--Quel ami?--demanda Victoria;--de qui parlez-vous, capitaine?

--D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené avec moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en moi-même mes petits projets, je les dis tout haut à mon ami Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et souvent il me grommelle des observations dont je profite.

--Je sais votre amitié pour ce soldat,--reprit Victoria,--elle vous honore.

--C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit: Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un morceau trop gros à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne légion d'élite commandée par un de nos capitaines... de sorte que si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupée sur l'autre rive. Ce que je prévoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent, il faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et bien avisé.

--Ce capitaine... ce sera vous, Marion,--dit Victoria.