ne pars pas...

--Ellèn,--lui dis-je tristement,--pour la première fois de ma vie, je suis obligé de répondre à ton désir par un refus...

--Je t'en supplie... reste près de moi.

--Je te sacrifierai tout, hormis mon devoir... La mission dont m'a chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir, je tiendrai ma promesse...

--Pars donc,--me dit ma femme en sanglotant avec désespoir,--pars donc, et que ma destinée s'accomplisse! tu l'auras voulu...

--Sampso,--ai-je dit le coeur navré,--de quelle destinée parle-t-elle?

--Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant votre voyage.

--Ellèn, ma femme bien-aimée,--lui ai-je dit en la serrant contre ma poitrine.--Ignores-tu que, si courte que doive être notre séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi désolée?

--Pardonne-moi,--me dit Ellèn en faisant un violent effort sur elle-même;--tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un soldat... Tiens, vois, je ne pleure plus, je suis calme... tes paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... mais au nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en va pas irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.

Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: le temps pressait, puisque je partais de nuit, il faudrait employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complétement étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à cheval.