FIN DE L'ALOUETTE DE CASQUE.

Moi, Aëlguen, fils de Scanvoch, mort en paix dans notre maison, située près des pierres sacrées de la forêt de Karnak, je te lègue, à toi mon fils aîné Roderik, je te lègue ces récits de notre famille et nos pieuses reliques, afin que tu les transmettes aussi à notre descendance. Ces récits, tu les augmenteras si quelques événements graves viennent agiter ta vie; jusqu'ici la mienne a été calme, heureuse; je cultive avec nos parents les champs paternels dont nous sommes redevenus possesseurs, grâce à la soeur de lait de mon père, Victoria la Grande. Les sinistres prédictions de cette femme illustre ne se sont pas réalisées, puissent-elles ne se réaliser jamais! la Gaule relève toujours des empereurs romains; de rares voyageurs, qui parfois pénètrent jusqu'au fond de notre vieille Armorique, nous ont dit qu'il y avait eu dans les autres provinces de grands soulèvements populaires sous le nom de Bagaudies. Peu d'années avant la mort de mon père Scanvoch, qui est allé revivre ailleurs, deux cent quatre-vingts ans après que notre aïeule Geneviève a eu vu mourir Jésus de Nazareth, la Bretagne est restée étrangère à ces révoltes de Bagaudes; elle jouit d'une tranquillité profonde; l'impôt que nous payons au fisc des empereurs n'est pas trop lourd, et nous vivons paisibles, laborieux et libres.

Plusieurs de nos aïeux, autrefois soumis à l'horrible esclavage de Rome, plongés dans l'ignorance et le malheur, ont fait écrire ou ont écrit sur nos parchemins que telle était la pesante uniformité de leurs jours passés de l'aube au soir dans un labeur écrasant, qu'ils n'avaient rien à inscrire sur notre légende, sinon: je suis né, j'ai vécu, je mourrai dans les douleurs de l'esclavage: fassent les dieux que le bonheur des générations qui succéderont à la nôtre soit aussi d'une telle uniformité que chacun de nos descendants puisse ainsi que moi n'avoir rien à ajouter à notre chronique, sinon ceci que j'écris en terminant.

«J'ai vécu heureux, paisible et obscur, en cultivant avec ma famille nos champs paternels; je quitterai ce monde sans crainte et sans regret lorsque Hésus m'appellera pour aller revivre dans les mondes inconnus.»

A toi donc, mon bien-aimé fils aîné Roderik, moi Aëlguen, fils de Scanvoch, arrivé à la soixante-huitième année de mon âge, je lègue ces récits et ces reliques de notre famille; ignorant si Hésus doit me laisser encore quelques années à vivre, j'accomplis aujourd'hui le voeu de notre aïeul Joel, le brenn de la tribu de Karnak.


Moi, Roderik, fils d'Aëlguen, mort trois cent quarante ans après que notre aïeule Geneviève a vu mourir Jésus de Nazareth, j'écris ici selon que l'avait espéré mon père:

«--Jusqu'à ce jour j'ai vécu paisible, heureux et obscur, cultivant avec ma famille les champs de nos pères; je puis quitter ce monde sans crainte et sans regret lorsque Hésus m'appellera pour aller revivre dans les mondes inconnus.»

Puisses-tu, mon fils Amaël, n'avoir non plus que moi et ton grand-père Aëlguen à augmenter du récit de tes malheurs ou de l'agitation de ta vie notre légende que je te transmets avec nos pieuses reliques pour obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joel.