L'an passé les semailles d'automne ont été plus plantureuses que les semailles d'hiver; cet an-ci, c'est le contraire; ou bien, la grande taure noire donne quotidiennement six pintes de plus de lait que la grosse taure poil de loup; ou bien, l'aignelée de janvier est plus laineuse que l'aignelée de mars de l'an dernier; ou bien encore, l'an passé, le froment était si cher, si cher, qu'un muids de blé vieux se vendaient douze à treize deniers [47]; de ce temps-ci, le prix des bestiaux et des volailles va toujours augmentant, puisque nous payons maintenant un boeuf de travail deux sous d'or [48]; une bonne vache laitière, un sou d'or; un bon cheval de trait, six sous d'or... Voire encore: notre descendance ne sera-t-elle point fort aise de savoir qu'en ce temps-ci un bon porc, très en chair, vaut, en automne, douze deniers [49], ni plus ni moins qu'un maître bélier? et que notre dernière bande d'oies grasses a été vendue cet hiver, au marché de Vannes, une livre d'argent pesant [50]? La voilà-t-il pas bien avisée, notre descendance, quand elle saura que les journaliers que nous prenons en la moisson, nous les payons un denier par jours [51]? Oui, voilà-t-il pas de beaux et curieux récits à lui laisser, à notre race?
[Note 47: ][ (retour) ] Le muids tenait à cette époque six cent vingt-six livres.--12 à 13 deniers valaient 28 à 30 livres de notre monnaie actuelle.
[Note 48: ][ (retour) ] Le sou d'or valait 90 livres.
[Note 49: ][ (retour) ] Douze deniers, 28 livres.
[Note 50: ][ (retour) ] Une livre d'argent pesant valait 563 livres.
[Note 51: ][ (retour) ] Un denier, 2 livres 7 sous.--Voir le beau travail du savant M. Guérard, sur la Polyptique d'Irminon (1er vol., p. 147 et suivantes). Nous citerons souvent dans les notes cet excellent ouvrage d'une immense érudition.
D'autre part, en sera-t-elle plus fière, quand je lui dirai: Ce qui fait ma fierté, à moi, c'est de penser qu'il n'y a point de plus fin laboureur que mon fils Jocelyn, de meilleure ménagère que sa femme Madalèn, de plus douce créature que ma petite-fille Roselyk, de plus beaux et de plus hardis garçons que mes petits-fils Kervan et Karadeuk; celui-ci surtout, le dernier né, mon favori, un vrai démon de gentillesse et de courage... Il faut le voir, à dix-sept ans, dompter les poulains sauvages de nos prairies, plonger dans la mer comme un poisson, ne pas perdre une flèche sur dix lorsqu'il tire au vol des corbeaux de mer sur la grève pendant la tempête... et quand il vous manie le pèn-bas, notre terrible bâton breton... voire cinq ou six soldats, armés de lances ou d'épées, auraient plus de horions que de plaisir s'ils s'y frottaient, au pèn-bas de mon Karadeuk... Il est si robuste, si agile, si dextre! et puis si beau, avec ses cheveux blonds coupés en rond, tombant sur le col de sa saie gauloise; ses yeux bleus de mer et ses bonnes joues hâlées par l'air des champs et l'air marin!...
Non, par les glorieux os du vieux Joel! non, il ne pouvait être plus fier de ses trois fils: Guilhern, le laboureur; Mikaël, l'armurier; Albinik, le marin; et de sa douce fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, île aujourd'hui déserte, qu'en ce moment, à travers ma fenêtre, je vois là-bas, là-bas... en haute mer, noyée dans la brume... Non, le bon Joel ne pouvait être plus fier de sa famille que moi, le vieil Araïm, je ne suis fier de mes petits-enfants!... Mais ses fils, à lui, ont vaillamment combattu ou sont morts pour la liberté; mais sa fille Hêna, dont le saint et doux nom a été jusqu'à aujourd'hui chanté de siècle en siècle, a offert vaillamment sa vie à Hésus pour le salut de la patrie, tandis que les enfants de mon fils mourront ici, obscurs comme leur père, dans ce coin de la Gaule; libres du moins ils mourront, puisque les Franks barbares, deux fois venus jusqu'aux frontières de notre Bretagne, n'ont osé y pénétrer: nos épaisses forêts, nos marais sans fonds, nos rochers inaccessibles, et nos rudes hommes, soulevés en armes à la voix toujours aimée de nos druides chrétiens ou non chrétiens, ont fait reculer ces féroces pillards, maîtres pourtant de nos autres provinces depuis près de quinze ans.
Hélas! elles se sont enfin réalisées après deux siècles, les sinistres divinations de la soeur de lait de notre aïeul Scanvoch. Victoria la Grande ne l'a que trop justement prédit... les Franks ont depuis longtemps conquis et asservi la Gaule, moins notre Armorique, grâce aux dieux...
Voilà pourquoi le vieux Araïm pensait que, comme père et comme Breton, son obscur bonheur ne méritait pas d'être relaté dans notre chronique, et qu'il avait, hélas! trop à écrire comme Gaulois... N'est-ce point trop, que d'écrire la défaite, la honte, l'esclavage de notre patrie commune, quoique nous soyons ici à l'abri des malheurs qui écrasent ailleurs nos frères?