«--Alors,--diras-tu, mon fils Jocelyn,--puisque le vieil Araïm a trop et pas assez à écrire dans cette légende, pourquoi avoir commencé ce récit plutôt aujourd'hui qu'hier ou demain?»

Voici ma réponse, mon fils: Lis le récit suivant, que j'écris en ce moment, à la tombée de ce jour d'hiver, pendant que toi, ta femme et tes enfants, vous vous préparez à la veillée dans la grande salle de la métairie, attendant le retour de mon favori Karadeuk, parti à la chasse au point du jour pour rapporter une pièce de venaison... Lis ce récit, il te rappellera la soirée d'hier, mon fils Jocelyn, et t'apprendra aussi ce que tu ignores... et ensuite tu ne diras plus:

«--Pourquoi le bonhomme Araïm a-t-il écrit ceci aujourd'hui plutôt qu'hier ou demain.»


La neige et le givre de janvier tombent par rafales, le vent siffle, la mer gronde au loin et se brise jusque sur les pierres sacrées de Karnak... Il est quatre heures, pourtant voici déjà la nuit: le bétail affouragé est renfermé dans les chaudes étables; les portes de la cour de la métairie sont closes, de peur des loups rôdeurs; un grand feu flambe au foyer de la salle; le vieux Araïm est assis dans son siége à bras, au coin de la cheminée, son grand chien fauve, à tête blanchie par l'âge, étendu à ses pieds... le bonhomme travaille à un filet pour la pêche; son fils Jocelyn charonne un manche de charrue; Kervan ajuste des attèles neuves à un joug; Karadeuk aiguise sur une pierre de grès la pointe de ses flèches: la tempête durera jusqu'au matin et davantage, car le soleil s'est couché tout rouge derrière de gros nuages noirs qui enveloppaient l'île de Sên comme un brouillard. Or, quand le soleil se couche ainsi, et que le vent souffle de l'ouest, la tempête dure deux, trois, et parfois quatre ou cinq jours. Le lendemain matin Karadeuk ira donc tirer des corbeaux de mer sur la grève, quand ils raseront de leurs fortes ailes les vagues en furie... C'est le plaisir de ce garçon; il est si adroit, mon petit-fils Karadeuk, il est si bon archer, mon favori... Pendant qu'il affûte ses flèches, sa mère et sa soeur Roselyk vont activement de ça, de là, préparant la table et les mets pour le repas du soir.

La mer gronde au loin comme un tonnerre, le vent souffle à ébranler la maison, le givre tombe dans la cheminée. Gronde, tempête! souffle, vent de mer! tombe, givre et neige! Oh! qu'il fait bon, qu'il fait bon d'entendre rugir cet ouragan, chargé de frimas, lorsqu'en famille on est joyeusement réuni dans sa maison autour d'un foyer flambant!

Et puis, les jeunes garçons et leurs soeurs disent à demi-voix de ces choses qui les font à la fois frissonner et sourire; car, en vérité, depuis cent ans, on dirait que tous les lutins et toutes les fées de la Gaule se sont réfugiés en Bretagne... N'est-ce pas encore un plaisir que d'ouïr à la veillée, durant la tempête, ces merveilles, auxquelles on croit toujours un peu quand on ne les a point vues, et bien plus encore quand on les a vues?

Et voici ce qu'ils se disaient, ces enfants, mon petit-fils Kervan commence en secouant la tête:

--Un voyageur égaré qui passerait cette nuit près la caverne de Penmarch entendrait, plus qu'il ne le voudrait, résonner les marteaux...

--Oui, les marteaux qui tombent en mesure, pendant que ces marteleurs du diable chantent leur chanson, dont le refrain est toujours: Un, deux, trois, quatre, cinq, six, lundi, mardi, mercredi...