--Je la porterai seul,--répondit le Cyrénéen, ayant le courage de jeter un coup d'oeil de pitié sur le jeune maître, qui toujours agenouillé, semblait prêt à défaillir.
Simon, s'étant chargé de la croix, marcha devant Jésus, et le cortège poursuivit sa route.
À cent pas plus loin, au commencement de la rue qui conduit à la porte Judiciaire, en passant devant une boutique de marchand d'étoffes de laine, Geneviève vit sortir de cette boutique une femme, d'une figure vénérable... Cette femme, à la vue de Jésus, pâle, affaibli, sanglant, ne put retenir ses larmes; seulement alors, l'esclave, qui jusqu'alors avait oublié qu'elle pouvait être recherchée par les ordres du seigneur Grémion, son maître, se souvint de l'adresse que sa maîtresse Aurélie lui avait donnée de la part de Jeane, lui disant que Véronique, sa nourrice, tenant une boutique près la porte Judiciaire, pourrait lui donner un asile.
Mais Geneviève en ce moment ne songea pas à profiter de cette chance de salut. Une force invincible l'attachait aux pas du jeune maître de Nazareth, qu'elle voulait suivre jusqu'à la fin. Elle vit alors Véronique s'approcher en pleurant de Jésus, dont le front était baigné d'une sueur ensanglantée, et essuyer d'une toile de lin le visage du pauvre martyr, qui remercia Véronique par un sourire d'une bonté céleste.
À plusieurs pas de là, et toujours dans la rue qui conduisait à la porte Judiciaire, Jésus passa devant plusieurs femmes qui pleuraient; il s'arrêta un moment, et dit à ces femmes, avec un accent de tristesse profonde:
«--Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! mais pleurez sur vous-mêmes, pleurez sur vos enfants; car il viendra un temps où l'on dira: Heureuses les stériles! Heureuses les entrailles qui n'ont pas porté d'enfants! Heureuses les mamelles qui n'ont point allaité [41]!»
Puis Jésus, quoique brisé par la souffrance, se redressant d'un air inspiré, les traits empreints d'une douleur navrante, comme s'il avait conscience des effroyables malheurs qu'il prévoyait, s'écria d'un ton prophétique, qui fit tressaillir les pharisiens eux mêmes:
«--Oui, les temps approchent où les hommes, dans leur effroi, diront aux montagnes: Tombez sur nous!... et aux collines: Couvrez nous! [42]»
[Note 41: ][ (retour) ] Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 27, 30.
[Note 42: ][ (retour) ] Évangile selon saint Luc, ch. XXIII, v. 31.