«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»
«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»
«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est votre salut qu'ils font.»
«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! Amen.»
À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur, famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout, oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre; ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher au paradis.
En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le portique; il conduit à la salle du Mâhl, ainsi que ces chefs barbares appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneuriale[B], salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation, en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont les instruments de l'épreuve judiciaire, ordonnée par la loi salique, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des Franks.
Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent, ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers, ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.
Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un Oremus, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.
La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumés[C], suffisant à peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou jeter ses concubines sur sa couche.
Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux la cour de leurs rois[D]. Dans les quatre coins de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de cervoise et une de vin herbé[E], vin d'Auvergne mêlé d'épices et d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers, munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis; épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets, ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée, peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à demi.