De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles, ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé, fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux, partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille, non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!
«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères! béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»
Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire, de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un prêtre et une chapelle dans leur maison[F]. Ce clerc a été placé près de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être emporté en enfer.»
La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nommé Scramasax par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin; les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.
S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave, leur dit:
--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau?
--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...
--Ainsi tu es fatigué?
--Hélas! oui, seigneur...
--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?