--Ah! maudit! maudit soit ce colporteur avec sa Bagaudie; il a ensorcelé mon pauvre enfant... Les Korrigans sont cause de tout le mal...
Moi, pendant que mon fils et sa femme se désolaient, j'ai lu ceci, de la main de mon petit-fils:
«Mon bon père et ma bonne mère, lorsque vous lirez ceci, moi, votre fils Karadeuk, je serai très-loin de notre maison... J'ai dit à Yvon, le bouvier, que j'ai rencontré ce matin aux champs, de ne vous remettre ce parchemin qu'à la nuit, afin d'avoir douze heures d'avance, et d'échapper à vos recherches... Je vais courir la Bagaudie contre les Franks et les évêques... Le temps des chef des cent vallées, des Sacrovir, des Vindex, est passé; mais je ne resterai pas paisible au fond de la Bretagne, seul pays libre de la Gaule, sans tâcher de venger, ne fût-ce que par la mort d'un des fils de Clovis, ce monstre couronné, l'esclavage de notre bien-aimée patrie!... Mon bon père, ma bonne mère, vous gardez auprès de vous mon frère aîné Kervan et ma soeur Roselyk; soyez sans courroux contre moi... Et vous, grand-père qui m'aimiez tant, faites-moi pardonner, que mes chers parents ne maudissent pas leur fils »Karadeuk.»
Hélas! toutes les recherches ont été vaines pour retrouver ce malheureux enfant.
J'avais commencé ce récit parce que l'entretien du colporteur m'avait frappé... Notre famille retirée, j'avais encore longuement causé avec cet étranger, parcourant en tous sens la Gaule depuis vingt ans, ayant vu et observé beaucoup de choses; il m'avait donné le secret de ce mystère:
«Comment notre peuple, qui jadis avait su s'affranchir du joug des Romains si puissants, avait-il subi et subissait-il la conquête des Franks, auxquels il est mille fois supérieur en courage et en nombre...»
La réponse du colporteur, je voulais ici l'écrire, parce que c'était chose vraie, et à méditer pour notre descendance, parce que cela ne confirmait, hélas! que trop les prédictions de Victoria la Grande, qui nous ont été transmises par notre aïeul Scanvoch; mais le départ de ce malheureux enfant, la joie de ma vieillesse, m'a frappé au coeur. Je n'ai pas en ce moment le courage de poursuivre ce récit... Plus tard, si quelque bonne nouvelle de mon favori Karadeuk me donne l'espérance de le revoir, j'achèverai cette écriture... Hélas! en aurai-je jamais des nouvelles? Pauvre enfant! partir seul à dix-sept ans pour courir la Bagaudie!
Serait-il donc vrai que les dieux nous punissent de notre désir de voir les malins esprits? Hélas! hélas! je dis, ainsi que la pauvre mère, qui va sans cesse comme une folle à la porte de la maison regarder au loin si son fils ne revient pas:
«Les dieux ont puni Karadeuk, mon favori, d'avoir voulu voir des Korrigans!»