--Eh! que crains-tu donc alors? songe au passé! vois-y la Gaule, courbée d'abord sous la conquête romaine, se relever, par le courage de ses enfants, libre et redoutable!... Que le passé te donne foi dans l'avenir!... Cet avenir est lointain peut-être! que nous importe le temps à nous, qui, en ce moment suprême, n'avons plus à mesurer d'ici à demain que les dernières heures de notre vie... Oh! mon frère, j'ai une foi profonde... invincible dans le réveil et l'affranchissement de la Gaule!... Je te l'ai dit, les siècles sont des siècles pour l'homme; ils sont à peine des heures, des instants, pour l'humanité dans sa marche éternelle!
--Loysik... tu me rassures... tu raffermis ma croyance... oui, je quitterai ce monde les yeux fixés sur cette vision radieuse de la Gaule renaissante!... Un dernier chagrin me reste... l'incertitude où nous sommes du sort de notre père!
--S'il survit, puisse-t-il ignorer notre fin, Ronan! il nous aimait tendrement... c'était un grand coeur! En temps de guerre nationale, à la tête d'une province soulevée en armes, il eût peut-être été un héros comme le chef des cent vallées, son idole!... À la tête d'une bande de révoltés... notre père n'a pu être qu'un intrépide chef de Bagaudes ou de Vagres... Tu sais, mon frère, mon éloignement pour ces terribles représailles... si légitimes qu'elles soient... elles ne laissent après elles que ruines et désastres... Mais du moins notre père a toujours vengé les opprimés... les souffrants, et jamais sa vengeance n'a atteint que les méchants...
--Va, Loysik, en ces temps d'épouvantable iniquité la Vagrerie accomplit une mission divine!... Les puissants du monde écrasent les faibles!... la Vagrerie frappe les puissants... Qui donc les punirait sans nous, ces puissants? Leurs remords! ils payent, et le clergé les absout de leurs crimes! Leurs victimes! elles n'osent dans leur hébêtement catholique se rebeller contre leurs bourreaux! Non, non, il faut par des exemples terrifier nos maîtres!... Insensibles à la prière, ils céderont à l'épouvante! Oh! mes Vagres! mes bons Vagres, où êtes-vous! où êtes-vous! pour cent Vagres tués... la Vagrerie, je le sais, n'est pas morte... mais où sont-ils, mes braves compagnons! où sont-ils!
--S'ils vous savaient ici, Ronan, ils tenteraient tout pour vous délivrer... ils vous aiment tant...
--Quelques-uns d'entre eux peut-être, petite Odille, ont survécu au combat des gorges d'Allange; si, comme on le disait, on nous avait conduits à Clermont, nous aurions eu, soit en route, soit dans la ville, quelque chance d'être délivrés par mes compagnons; mais ici dans ce burg, il ne faut pas rêver délivrance, chère enfant... je dis rêver, car voici tes paupières qui de nouveau s'appesantissent...
--C'est vrai, Ronan... est-ce faiblesse... ou sommeil... je ne sais, mes yeux se ferment malgré moi... Oh! je voudrais dormir jusqu'à demain...
--Berce-la sur tes genoux, belle évêchesse, berce-la... comme sa mère la berçait autrefois... et qu'elle s'endorme pour ne plus se réveiller!...
--Dors, pauvre petite... dors sur mes genoux... En te voyant souffrir si douce et si jeune... toi, d'un âge à être ma fille... j'ai compris les douleurs maternelles... Ah! moi aussi, j'aurais été, si le sort l'avait voulu, mère vaillante, épouse dévouée...
Et après un long silence pendant lequel la petite esclave s'endormit tout à fait, Fulvie ajouta: