--Merci, Loysik, de me parler ainsi... Maintenant je ne craindrai plus de rencontrer vos yeux, et si demain mon courage défaille... c'est à votre regard affectueux et serein que je demanderai force et vaillance!
--Frère,--dit Ronan,--ils sont bien gais là-bas! dans le burg!... Entends-tu leurs clameurs lointaines? Ah! par les os de notre aïeul Sylvest, ils étaient aussi bien gais ces jeunes et brillants seigneurs romains qui, couronnés de fleurs, riaient, insoucieux et cruels, au balcon doré du cirque, pendant que leurs esclaves, voués aux bêtes féroces, attendaient la mort sous les sombres voûtes de l'amphithéâtre, comme cette nuit nous attendons la mort dans ce souterrain... Oui... ils étaient aussi fort gais, ces seigneurs romains! mais du fond de leurs ténèbres les esclaves gaulois, secouant leurs chaînes en cadence, chantaient ces paroles prophétiques:
--Coule, coule, sang du captif!--tombe, tombe, rosée sanglante!--germe, grandis, moisson vengeresse!...--A toi, faucheur, à toi, la voilà mûre!--aiguise ta faux! aiguise, aiguise ta faux!...
Neroweg fêtait de son mieux Chram, son royal hôte; il avait d'abord hésité à sortir de ses coffres sa vaisselle d'or et d'argent, fruit de ses rapines; il craignait d'exciter la convoitise de Chram et de ses favoris, redoutant quelque vol sournois de la part de ceux-ci, ou de la part de leur maître, quelque demande cupide; mais cédant à sa vanité de barbare, le comte ne put résister au désir d'étaler ses richesses aux yeux de ses hôtes; il exhuma donc de ses coffres ses grandes amphores, ses vases à boire, ses bassins profonds et ses larges plats, le tout en or ou en argent massif, et de formes grecque, romaine ou gauloise, formes variées comme les pilleries dont provenait cette vaisselle. Il y avait encore des coupes de jaspe, de porphyre et d'onyx, enrichies de pierreries; des patères, sortes de cuvettes en bois rare, ornées de cercles d'or, incrustées d'escarboucles. Mais de ces objets précieux les hôtes du comte ne devaient point se servir; ces trésors, entassés sans ordre et comme un tas de butin au milieu de la table immense, devaient seulement réjouir ou faire étinceler d'envie les regards des invités qui ne pouvaient d'ailleurs, vu la distance où ils se trouvaient de ces belles choses, rien dérober. Seuls, le roi Chram et l'évêque Cautin, devant lesquels le comte avait fait étaler en guise de nappe un morceau d'étoffe pourpre, brochée d'or et d'argent, pareil à celui dont étaient momentanément recouverts leurs sièges; seuls, le roi Chram et l'évêque se servaient chacun pour boire d'une grande coupe de jaspe, enrichie de pierreries, ils mangeaient dans un large plat d'or massif, où on leur servait les mets; les autres convives avaient devant eux des plats et des pots à boire, en bois, en étain, en terre ou en cuivre étamé. Le comte, pour faire par son costume honneur au fils de ce roi qu'il songeait à trahir, avait endossé par-dessus son buffle gras et ses chausses crasseuses, une ancienne dalmatique de drap d'argent, brodée d'abeilles d'or, présent fait à son père par le glorieux roi Clovis. Il faut le dire, le vif désir de s'approprier cette superbe dalmatique, tombée lors du partage de la succession paternelle dans le lot d'Ursio, frère de Neroweg, avait quelque peu poussé le comte à ce fratricide expié moyennant de riches donations à l'Église et à l'évêque Cautin. Neroweg portait en outre deux lourds et longs colliers d'or, auxquels il avait ingénieusement ajusté, de maille en maille, des boucles d'oreilles de femme, ruisselantes de pierreries; un paon n'eût pas été plus fier de son plumage que l'était, sous sa dalmatique et ses bijoux volés, ce seigneur frank, au menton rose, aux longues moustaches rousses et à la chevelure fauve retroussée et rattachée au sommet de la tête par un bracelet d'or couvert de rubis (autre invention de parure du seigneur comte), d'où cette rude et inculte crinière retombait derrière son cou comme la queue d'un cheval rouge.
L'aspect de la salle était à l'avenant, mélange de luxe, de barbarie et de malpropreté sordide; autour de cette table de bois grossier, seulement recouverte d'un morceau de riche étoffe à la place occupée par Chram et par l'évêque, et ornée en son milieu d'un monceau de vaisselle précieuse; autour de cette table, circulaient des esclaves en guenilles, sous la surveillance du sénéchal, du majordome, du sommelier et autres principaux serviteurs du comte, vêtus de casaques de peau de bête, en toute saison, et sales autant que barbus, hérissés et dépenaillés. Le nombre d'esclaves, portant des flambeaux de cire destinés à éclairer le festin, avait été doublé, et aussi doublé, triplé, quadruplé, le nombre des tonneaux dressés dans les encoignures de la salle; à chaque angle, on voyait trois ou quatre grosses tonnes superposées, l'on eût dit autant de colonnes trapues; les sommeliers pour mettre en perce le tonneau le plus élevé, et y remplir les pots à boire se servaient d'une échelle, mais depuis longtemps les tonnes supérieures étaient vides; le vieux vin de Clermont, qu'elles avaient contenu, égayait et échauffait de plus en plus les convives.
L'évêque Cautin, cédant à son penchant naturel pour la buvaille et la ripaille, voyant par avance Ronan le Vagre, l'ermite laboureur et la belle évêchesse suppliciés le lendemain, le bon Cautin ne se sentait point d'aise, il buvait et rebuvait, chafriolait et discourait, agressif, moqueur, insolent comme un compère qui, avant le repas du matin, avait déjà opéré son petit miracle; le saint homme n'osait, malgré son aversion pour Chram, s'attaquer à lui, moins encore au Lion de Poitiers; le Gaulois renégat rancuneux en diable à l'endroit du miracle matinal, avait plus tard dit à l'homme de Dieu, en lui lançant de véritables regards de lion courroucé: «Tu m'as forcé de descendre de cheval et de m'agenouiller devant toi, je me vengerai, j'attends mon heure.» La victime des railleries sardoniques de l'évêque était Neroweg, assez habituellement stupide et sans réplique.
--Comte,--lui disait Cautin,--ton hospitalité part du coeur, j'en suis certain; mais ton repas est exécrable en son abondance... ce ne sont que viandes et poissons bouillis ou grillés, servis à profusion et sans recherche... vrai festin de barbare vivant de son troupeau, de sa chasse et de sa pêche; on ne trouve ici aucun accommodement délicat et sollicitant la faim; on est repu, voilà tout, c'est pitoyable! j'en prends à témoin sa gloire le roi Chram.
--Notre hôte et ami Neroweg fait de son mieux,--dit Chram, qui, pour ses projets déjà dérangés par la torture de Ronan le Vagre, voulait se ménager le comte.--Devant la cordiale hospitalité de Neroweg je songe peu au festin.
--Moi, j'y songe, glorieux roi, parce que j'ai déjà festiné ici et que je compte y festiner encore,--reprit l'évêque.--Cent fois je l'ai dit au comte; il a de détestables cuisiniers... il est avaricieux... et ne sait point mettre le prix aux choses... Voyons, Neroweg, combien t'a coûté l'esclave chef de tes cuisiniers?