--Et toi, Neroweg?--dit Sigefrid, plus qu'aucun autre leude chatouilleux sur la dignité du comte,--accordes-tu que l'ours ait un bâton? car enfin, seul, tu as le droit de dire ici: Je veux.

--Oui, oui, j'accorde le bâton... je trouve, hi, hi, hi... que cet ours bâtonnant contre des chiens sera un spectacle réjouissant... pourtant j'aurais fort aimé, hi, hi, hi, à voir étrangler l'animal par Mirff et par Morff; mais cela aurait fini trop tôt. Allons, esclaves sonneurs de trompe; et vous, esclaves batteurs de tambour, sonnez et tambourinez à tout rompre, ou je ferai tambouriner sur votre échine! et vous, esclaves porte-flambeaux, approchez-vous tous du cercle que l'on va former! Haut vos torches, afin d'éclairer le combat... Allons, battez, tambours! sonnez, trompes de chasse! pour exciter les chiens.

--Au poteau, l'ours, au poteau!

Karadeuk conduisit l'amant de l'évêchesse à l'une des extrémités de la salle, l'enchaîna à l'une des poutres de la colonnade, et lui remettant le gros bâton noueux sur lequel il avait chevauché, il lui dit:

--Allons, mon pauvre Mont-Dore, courage, défends-toi de ton mieux, puisque tel est le divertissement de ces nobles seigneurs.

Un grand cercle se forma, éclairé par les esclaves porte-flambeaux. Au premier rang se trouvaient le roi Chram et ses favoris, le comte, l'évêque et plusieurs leudes; les autres assistants montèrent sur la table... Au centre du cercle, le Vagre-ours, revêtu de sa casaque, qu'on lui avait heureusement laissée, conservait un sang-froid intrépide; il s'était naïvement assis sur son train de derrière, comme un ours qui ne s'attend point à mal, tenant nonchalamment son bâton entre ses pattes de devant, et le quittant parfois pour se gratter prestement avec des mouvements d'un gracieux et naturel abandon. Soudain les trompes de chasse, les tambours redoublèrent leur vacarme assourdissant; Gondulf, le veneur du comte, entra dans le cercle, tenant en laisse deux limiers monstrueux; de leur cou énorme tombait, jusque sur leur large poitrail, un fanon pareil à celui des taureaux; leurs yeux, caves, sanglants, étaient à demi cachés par leurs longues oreilles pendantes; le noir, le fauve et le blanc nuançaient leur poil rude, qui se hérissa droit sur leur dos lorsqu'ils aperçurent l'ours; faisant entendre alors des aboiements formidables, d'un élan furieux ils brisèrent la laisse que Gondulf tenait encore, et en deux bonds ils se précipitèrent sur l'amant de l'évêchesse.

--Hardi, Mirff! hardi, Morff!--cria le comte en battant des mains,--hardi! à la curée, mes farouches! ne lui laissez pas un morceau de chair sur les os!...

--À moins d'un prodige de force et d'adresse, mon compagnon va être mis en pièces, notre ruse découverte, et la dernière chance de salut pour mes fils perdue... Alors je poignarde le comte et le roi!--se dit Karadeuk, et en pensant cela, il cherchait sous sa saie le manche de son poignard, et le tint serré dans sa main, prêt à agir.

Le Vagre-ours, à l'aspect des chiens, continua son rôle avec présence d'esprit, bravoure et dextérité; il fit un mouvement de surprise; puis s'acculant au poteau, il s'apprêta, le bâton haut, à repousser l'attaque des chiens: au moment où Mirff s'élançait le premier pour le saisir au ventre, le Veneur lui asséna sur la tête un si furieux coup de bâton, qu'il se brisa en trois morceaux, et Mirff tomba comme foudroyé en poussant un hurlement terrible.

--Malédiction!--s'écria le comte,--un limier qui m'avait coûté trois sous d'or (BB)! Oh là! que l'on m'éventre cet ours enragé à coups d'épieu!