--Neroweg!--s'écria Chram en s'interposant encore; car son favori, débarrassé de Sigefrid, revenait l'épée haute vers le comte.--Êtes-vous fous de vous quereller ainsi?... Lion, je t'ordonne de rengaîner cette épée...
--Oh! béni sois-tu, grand Saint-Martin! de me donner l'occasion de châtier ce sacrilège, qui a eu l'audace de lever sa houssine sur mon saint patron l'évêque, et qui, depuis son entrée dans le burg, ne cesse de me railler!--s'écria le comte, sourd aux paroles de Chram, et tâchant de rejoindre son adversaire dont il venait encore d'être séparé au milieu du tumulte croissant.
--Enfants! défendons Neroweg!--s'écria Sigefrid;--l'occasion est bonne pour montrer enfin à ces fanfarons que nos vieilles épées rouillées valent mieux que leurs épées de parade. Aux armes! aux armes!...
--Et nous aussi, aux armes! Finissons-en avec ces dogues de basse-cour!
--Ils se croient forts parce qu'ils sont dans leur niche.
--Défendons le favori du roi Chram, notre roi!
--Mes chers fils en Dieu!--criait l'évêque, tâchant de dominer le tumulte et le vacarme croissant à chaque instant,--je vous ordonne de remettre vos glaives dans le fourreau! c'est affliger le Seigneur que de combattre pour de futiles querelles...
--Mes amis!--criait de son côté Chram, sans pouvoir être entendu,--c'est folie, stupidité, de s'entr'égorger ainsi... Imnachair! Spatachair! mettez donc le holà... apaisez nos hommes... et toi, Neroweg, calme les tiens au lieu de les exciter.
Vaines paroles... Et d'ailleurs Neroweg ne les pouvait entendre... Un flot de la foule tumultueuse l'avait éloigné de nouveau du Lion de Poitiers, qu'il appelait et cherchait avec des cris de rage. Les guerriers de Chram et ceux du comte, après s'être injuriés, provoqués, menacés, de la voix et du geste, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, se joignirent... Au premier coup porté, la mêlée s'engagea insensée, furieuse, ivre, et d'autant plus terrible, que les esclaves, porteurs des flambeaux, qui seuls éclairaient la salle, craignant d'être tués dans la bagarre, se sauvèrent au moment du combat, les uns, jetant à leurs pieds leurs torches, qui s'éteignirent sur le sol; les autres, fuyant au dehors, éperdus, tenant à la main leurs flambeaux allumés... Au bout de peu d'instants, la salle du festin étant privée de ces vivants luminaires, la lutte continua au milieu des ténèbres avec un aveugle acharnement.
Et Karadeuk? et l'amant de la belle évêchesse? étaient-ils donc restés au milieu de cette tuerie, eux? Oh! non point! mieux avisé l'on est en Vagrerie... Le vieux Karadeuk, après avoir habilement jeté son brandon de discorde entre la truste royale et les leudes du comte, vit bientôt se rallumer la rivalité courroucée de ces barbares, déjà deux fois à peine apaisée; de sorte qu'ils l'oublièrent bientôt, lui et son ours. Aussi, lorsque tous les coeurs furent enflammés de fureur, le tumulte arrivant à son comble, le vieux Vagre dit tout bas à son compagnon: