--Que de ruines! que de massacres! que d'esclavage!... Heureux sont nos pères des siècles passés... ils vivent ailleurs qu'en ce triste monde!...
--C'est un terrible temps! mais, foi de Vagre, nous l'avons rendu terrible aussi pour bon nombre de nos conquérants... Je vous l'ai dit, selon notre promesse faite à Loysik, nous nous étions rapprochés des confins de la Bourgogne... Nous arrivâmes près de Marcigny au commencement de l'automne; dans ces climats fortunés cette saison est aussi douce que l'été. Le soleil baissait, nous avions marché toute la journée, traversant des contrées jadis fécondes autant que peuplées, et alors incultes, presque désertes. Quelques esclaves se joignirent à nous, d'autres se réfugièrent dans la cité de Marcigny et y jetèrent l'alarme. Nous attendions toujours le retour de Loysik; pour plus de prudence, nous avions campé sur une colline boisée, d'où l'on dominait au loin la ville, à peine défendue par des murailles en ruines... Vers la fin du jour, nous vîmes arriver mon frère; il accourait, instruit de notre venue par les esclaves fugitifs. Il me semble encore le voir, gravissant la colline d'un pas précipité, ses traits rayonnaient de bonheur; après avoir répondu aux témoignages d'affection dont nous l'entourions à l'envi, Loysik fit signe qu'il voulait parler; il gravit un monticule ombragé d'une châtaigneraie séculaire: la foule s'assembla autour de lui; à ses pieds s'assirent un grand nombre de femmes qui couraient avec nous la Vagrerie. Au premier rang parmi elles se trouvaient Odille et l'évêchesse. Loysik portait ce jour-là une robe de grosse laine blanche; un rayon du soleil couchant, traversant les châtaigniers, semblait entourer d'une auréole dorée sa grave et douce figure encadrée de ses longs cheveux, séparés sur son front un peu chauve, et blonds comme sa barbe légère. Je ne sais pourquoi me vint alors à la pensée le souvenir du jeune homme de Nazareth, prêchant sur la montagne la foule vagabonde dont il était toujours suivi... Un grand silence se fit dans notre troupe; Loysik nous dit ces paroles, que bientôt après j'ai écrites sur ce parchemin que voici, afin de ne pas les oublier:
«--Mes amis, mes frères, vous tous qui m'entendez, je reviens au milieu de vous avec la bonne nouvelle...écoutez-moi: jusqu'ici vous avez, par de terribles représailles, rendu aux Franks et aux évêques le mal pour le mal: les méchants l'ont voulu, la violence a appelé la violence! l'oppression, la révolte; l'iniquité, la vengeance! Elles se sont réalisées, ces menaçantes paroles de Jésus: Qui frappera de l'épée périra par l'épée!--Malheur à vous qui retenez votre prochain en esclavage!--Malheur à vous, riches au coeur impitoyable! Aux pauvres qui manquaient du nécessaire, vous avez distribué les biens de ces conquérants pillards ou de ces nouveaux princes des prêtres, race de serpents et de vipères, qui, selon le Christ, dévore le bien des pauvres.--Affreux hypocrites qui jurent par l'or de l'autel et non par la sainteté du temple... Beaucoup d'hommes endurcis, frappés par vous de terreur, ont dès lors montré quelque charité... Vous avez enfin fait justice; mais, hélas! justice aventureuse, implacable, comme nos temps implacables! temps de tyrannie et de guerre civile, d'esclavage et de révolte, de misère atroce et de criminelle opulence! effrayants désastres qui ont jeté les peuples hors de toutes les voies humaines. L'éternelle notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal, s'obscurcit dans les esprits: les uns, hébétés par l'épouvante et l'ignorance, subissent des maux inouïs avec une résignation dégradante, impie! les autres, se jetant comme vous dans une révolte légitime, mais impuissante parce qu'elle est partielle, sont en proie à je ne sais quel vertige furieux, sanglant, et mêlent les actes les plus généreux aux actes les plus déplorables... Votre vengeance est légitime, et elle engendre fatalement d'incalculables malheurs! Aujourd'hui, frappés par vous de terreur, quelques coeurs, jusqu'alors impitoyables, se montrent moins cruels envers leurs esclaves; mais demain? demain... vous serez loin et les bourreaux redoubleront de cruauté... Vous incendiez les demeures de ces conquérants barbares établis en Gaule par le massacre et le pillage; mais ces demeures écroulées dans les flammes, qui les rebâtira? nos frères esclaves! Vous partagez entre eux les dépouilles des seigneurs et des prélats enrichis par la rapine, l'exaction, la simonie; mais ces ressources précaires, dites, combien durent-elles pour nos frères esclaves? quelques jours à peine; puis la misère pèsera plus atroce encore sur ces malheureux! Ces coffres vidés par vous, charitablement je le sais, qui devra les remplir? nos frères esclaves, par de nouveaux et écrasants labeurs! Et que de larmes! que de sang versé! que de ruines!...
»--Oui, des larmes! des ruines! du sang!--crièrent plusieurs voix.--Nos conquérants ne l'ont-ils pas fait couler à flots, le sang de notre race!... Périsse le monde, et nous avec lui, et avec nous l'iniquité qui nous dévore!...
»--Périsse l'iniquité! oui, périsse l'esclavage! oui, périssent la misère, l'ignorance!... Oui, oui! demandez à Ronan, mon frère, je ne lui disais pas un jour: Comme toi, j'ai horreur de la conquête barbare; comme toi, j'ai horreur de l'asservissement; comme toi, j'ai horreur de l'ignorance funeste où de faux prêtres de Jésus tiennent leurs semblables; comme toi, j'ai horreur de la dégradation de notre Gaule bien-aimée... Mais pour vaincre à jamais la barbarie, l'ignorance, la misère, l'esclavage, il faut les combattre, le moment venu, par la civilisation, par le savoir, par la vertu, par le travail, par le réveil de l'antique patriotisme gaulois, non pas mort, mais engourdi au fond de tant de coeurs!
»--Ermite notre ami, comment pouvons-nous combattre nos ennemis autrement que par les armes? Le pouvons-nous, hommes errants, loups que nous sommes?
»--Je vous l'ai dit: vos représailles sont légitimes; la violence appelle la violence! l'oppression, la révolte! mais la révolte, rendue toujours nécessaire par l'aveugle iniquité des oppresseurs, n'est qu'un moyen terrible d'atteindre à ce but divin: le bonheur de l'humanité... La révolte déblaye le terrain, le travail, la vertu, la liberté le fécondent. Et pourtant, croyez-moi, mes amis, mes frères, croyez-moi! l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires n'a pas encore sonné... Notre génération, comme celles qui l'ont précédée, a été façonnée par l'Église à subir les horreurs de la conquête avec une résignation impie, oui, impie! oui, sacrilége! Quoi! la rapine, le massacre, la tyrannie étrangère désolent, ravagent, oppriment notre pays! quoi! nos conquérants et leurs complices effrayent le monde de leurs forfaits! quoi! voir nos pères, nos mères, nos femmes, nos soeurs, nos enfants, subir les hontes, les tortures de l'esclavage, et au nom de l'éternelle justice humaine et divine, ne pas protester par la révolte contre ces iniquités épouvantables! Ah! cette soumission, plus criminelle encore qu'imbécile, outrage le ciel et les hommes... Mais, je vous l'ai dit, mes amis, pour que cette révolte porte ses fruits, il faut que, comme nos puissantes insurrections des temps passés, elle soit générale, et elle ne peut, elle ne pourra l'être ni aujourd'hui, ni demain... En doutez-vous? Voyez le petit nombre d'esclaves qui répondent à votre appel de liberté... Croyez-moi, je vous le répète... non, elle n'a pas sonné, l'heure redoutable et sainte des grands soulèvements populaires... Cette heure, vous la devancez d'un siècle, et plus peut-être... Aussi, malgré votre courage, malgré vos succès récents, tôt ou tard vous serez anéantis, et, comme nos conquérants abhorrés, vous n'aurez laissé après vous que des ruines! Suivez au contraire mes avis, et vos frères trouveront dans votre exemple un utile enseignement pour l'avenir!
»--Explique-toi, ermite laboureur, explique-toi, notre ami.
»--Dites, mes amis, qui vous a faits Vagres, vous, hommes de toutes conditions avant d'être réduits en servitude? oui, qui vous a jetés dans la révolte? N'est-ce pas la spoliation, la misère, la haine de l'esclavage et des malheurs affreux dont nous sommes victimes depuis la conquête franque?
»--Oui, oui, voilà pourquoi nous courons la Vagrerie.