»--Mais si l'on vous disait: Renoncez à votre vie errante, et votre travail vous assurera largement les nécessités de la vie; votre courage garantira votre repos et votre liberté... Vous qui regrettez ou désirez la paix du foyer, les joies de la famille, vous aurez ces pures et douces jouissances... Vous qui préférez l'austère isolement du célibat, vous suivrez votre goût, et vous vivrez heureux, tranquilles.

»--Ermite notre ami, ces promesses sont-elles réalisables? Tu n'es pas de ces fourbes qui prétendent, ainsi que les fourbes évêques, posséder le don des miracles...

»--Ah! s'ils l'eussent voulu! les évêques eussent chaque jour, et sans fourberie, accompli de pareils miracles au nom de la fraternité humaine prêchée par Jésus... Oui, s'ils avaient agi par justice et par humanité, ainsi que vient d'agir par terreur l'évêque de Châlons, une voie d'émancipation pacifique et véritablement chrétienne s'ouvrait pour la Gaule...

»--Et qu'a-t-il donc fait l'évêque de Châlons?

»--Après m'être séparé de vous, je suis allé dans cette petite ville de Marcigny, qui dépend du diocèse de Châlons; c'est là que l'évêque a sa villa où il habite l'été... Ce n'est pas un méchant homme, quoiqu'il commette, ainsi que les autres prélats, le crime affreux pour un prêtre du Christ de retenir ses frères en esclavage; ses jours se sont écoulés, jusqu'ici, selon ses désirs, dans le calme, la fainéantise et l'opulence; il est d'ailleurs grand ami du roi Clotaire. Depuis longtemps je connais cet évêque; ma vie, contraire à la sienne, lui impose; il a foi à ma parole, il la sait sincère... Je suis donc allé le trouver, cet évêque, et je lui ai dit ceci:

»--As-tu entendu parler des Vagres d'Auvergne?--Hélas! oui... car ils commettent d'effrayants ravages en ce pays-là; mais, grâce à Dieu, la Vagrerie n'est point venue jusqu'en Bourgogne.--Évêque, elle s'en approche à grands pas; avant quinze jours les Vagres seront aux frontières de ton diocèse.--Alors, malheur, malheur à nous, moine! ils ont, dit-on, deux fois battu les leudes envoyés contre eux... Hélas! hélas! si la Vagrerie approche, qu'allons-nous devenir? mon diocèse va être ravagé, mon trésor pillé, mon beau palais de Châlons saccagé, ma riante villa incendiée... comme celle de l'évêque Cautin... Moine, c'est une grande désolation!... Que faire, mon Dieu!... que faire!...--Évêque, la vallée de Charolles est située dans ton diocèse?--Oui, elle appartient au glorieux roi Clotaire, comme toutes les terres de la Gaule qui n'ont pas été distribuées en bénéfices, soit par lui, soit par son père Clovis, aux chefs des leudes ou à l'Église.--Tu es l'ami du roi Clotaire?--Ce grand prince me témoigne beaucoup de bonne volonté: je lui ai remis plusieurs de ses péchés...--Demande-lui pour moi la donation de la vallée de Charolles; j'y fonderai une communauté de moines laboureurs; autour de ce monastère se fondera une colonie laïque; une partie des terres sera réservée aux moines laboureurs, l'autre, abandonnée à la colonie; mais je veux cette donation absolue, héréditaire, exempte de toutes charges et redevances... Les colons seront reconnus, de droit et de fait, hommes libres, eux et leur descendance... Obtiens, et tu le peux, cette donation de ton ami le roi Clotaire, et la troupe de Vagres qui t'épouvante devient, par la possession de ce territoire, un établissement d'hommes de paix et de travail... Choisis donc, pour ton diocèse, entre les désastres de la Vagrerie ou les féconds labeurs d'une colonie d'hommes libres...--Je connaissais, mes amis, le caractère de l'évêque Florent: son choix ne pouvait être douteux. Il eut cependant quelque velléité de demander la donation pour lui-même; mais il apprit le même jour, par des voyageurs, que les Vagres s'approchaient de plus en plus des frontières de Bourgogne. Il dépêcha un messager au roi Clotaire, alors à Bourges, lui écrivit une lettre pressante en ma faveur... Hier, ce messager a rapporté à l'évêque de Châlons cette donation accordée ainsi qu'il suit, par une charte, selon la formule ordinaire:

Clotaire, guerrier illustre, roi des Franks... L'office et le devoir d'un roi est de venir en aide aux serviteurs de Dieu et d'accueillir favorablement leurs demandes. D'autre part, comme nous ne demeurons que peu de temps en cette vie, il importe d'amasser au plus vite des richesses pour l'éternité. Ces richesses, nous pouvons les acquérir facilement au moyen de largesses accordées aux évêques et à l'Église. C'est pourquoi nous accueillons la demande de notre vénérable père en Christ, Florent, évêque de Châlons-sur-Saône, et faisons savoir à tous nos fidèles présents et futurs qu'un certain moine, nommé Loysik, nous a demandé, par l'entremise dudit Florent, notre vénérable père en Christ et ami, une terre où il pût habiter librement, prier et implorer pour nous la miséricorde divine; il a ajouté qu'il était suivi d'un grand nombre d'hommes qu'il voulait retirer des désordres et des misères du siècle; ces hommes ont promis de se fixer auprès de lui, et de se livrer à une vie paisible et laborieuse; pour nous, considérant que la demande du moine est sage; parce que nous croyons, d'ailleurs, que, si nous l'accueillons favorablement, nous ferons une chose agréable à Dieu et méritoire pour la rémission de nos péchés, nous accordons à ce moine la possession de la vallée de Charolles, située dans le diocèse de Châlons, bornée au nord par les rochers dits Roches-Balues; au midi par la rivière de Charolles, dont une branche traverse ladite vallée; à l'ouest par le ravin appelé Ravin d'Epidorix; à l'est, par la lisière des bois dits Bois aux Chèvres, touchant aux terres de l'église de Marcigny. Nous concédons à ce moine Loysik tout ce qu'il rencontrera sur lesdites terres, esclaves, animaux domestiques, constructions, vignes, champs cultivés, prairies et bois; il usera de tout librement et pourra, sans que nul ait droit d'y mettre empêchement, labourer, planter, bâtir: nous l'exemptons, lui et ceux qui s'établiront avec lui dans la vallée de Charolles, de tout ce qui est dû à notre fisc. Nous défendons à tous nos leudes, évêques, ducs, comtes et autres, d'exiger pour eux et pour leur suite, ni argent, ni présent, ni logement, ni redevance de ce moine Loysik, ni de ceux qui s'établiront sur le territoire que nous lui avons accordé, les tenant et reconnaissant pour hommes libres. Que nul ne soit assez audacieux pour enfreindre nos commandements, nous voulons que ce moine Loysik, ses compagnons et leurs successeurs vivent libres et tranquilles sous notre protection. Et pour que le présent acte ait plus de force, nous avons voulu qu'il fût signé de notre main et scellé de notre sceau.
Clotaire[B].

»L'évêque, en me remettant cette charte, m'a dit:

»--Je me suis bien gardé de mander à notre glorieux roi Clotaire qu'il s'agissait des Vagres. Il aurait par orgueil et vengeance refusé la donation; mais quand il saura que, grâce à elle, cette province n'a plus à craindre ces hommes déterminés, que l'on finirait toujours par écraser, mais au prix de nouveaux désastres, il ne regrettera pas sa concession. Maintenant, moine, j'ai foi à ta parole, je sais qu'on y doit compter, fais que pour mon repos la Vagrerie ne désole pas mon diocèse.

»L'évêque me parlait ainsi tantôt, lorsque quelques esclaves fugitifs sont venus annoncer l'approche de votre troupe; le prélat m'a dit alors d'une voix suppliante:--Loysik, cours à la rencontre de ces Vagres, annonce-leur cette donation, apaise-les, dis-leur que si la récolte présente encore sur pied ne suffit pas comme je le crois à leurs besoins, en attendant celle de l'an prochain, je leur enverrai du blé, du vin, des bestiaux; mes esclaves charpentiers les aideront à construire des maisons de bois avec les arbres de la forêt, en attendant qu'ils aient pu se bâtir des demeures de pierres, et à ces bâtisses mes esclaves de tous métiers s'emploieront encore... va, cours, moine, je ferai tous les sacrifices possibles pour vivre en bonne intelligence avec de si redoutables voisins...