Les adieux que les habitants de la colonie et des membres de la communauté adressèrent à Loysik furent navrants; bien des larmes coulèrent, bien des mains enfantines s'attachèrent à la robe du vieux moine; mais ces tendres supplications furent vaines, il partit accompagné jusqu'au bac par Ronan et sa famille: là se trouva le Veneur, chargé de couper la retraite aux Franks. En occupant ce poste avec ses hommes, il avait aperçu, de l'autre côté de la rivière, les esclaves gardant les chevaux des guerriers et les bagages de l'archidiacre. Le Veneur crut prudent de s'emparer de ces hommes et de ces bêtes; il laissa, près de la logette du guet, la moitié de ses compagnons, et, à la tête des autres, il traversa la rivière dans le bac. Les esclaves ne firent aucune résistance, et, en deux voyages, chevaux, gens et chariots furent amenés sur l'autre bord. Loysik approuva la manoeuvre du Veneur; car les esclaves, ne voyant pas revenir Gondowald et l'archidiacre, auraient pu retourner à Châlons donner l'alarme, et il importait au vieux moine, pour ses projets, de tenir secret ce qui s'était passé au monastère. Loysik, vu son grand âge et les longueurs de la route, crut pouvoir user de la mule de l'archidiacre pour ce voyage; elle fut donc rembarquée sur le bac, que Ronan et son fils Grégor voulurent conduire eux-mêmes jusqu'à l'autre rive, afin de rester quelques moments de plus avec Loysik. L'embarcation toucha terre; le vieux moine laboureur embrassa une dernière fois Ronan et son fils, monta sur la mule, et, accompagné d'un jeune frère de la communauté qui le suivait à pied, il prit la route de Châlons, séjour de la reine Brunehaut.

Cette lettre devait être placée avant l'épisode de la Crosse abbatiale, qui fait partie du cinquième volume, et qui suit Ronan le Vagre; nous donnons cette lettre à la fin de ce volume, afin de ne pas interrompre le récit dans le cinquième volume.

L'AUTEUR

AUX ABONNÉS DES MYSTÈRES DU PEUPLE.

Chers lecteurs,

Nous avons cru devoir donner de longs développements à l'épisode de Ronan le Vagre, ce récit vous retraçait la conquête de la Gaule, notre mère patrie, l'un des faits les plus capitaux de l'histoire des siècles passés, puisque les partisans de la royauté du droit divin et les ultramontains revendiquent encore aujourd'hui pour leurs rois et pour leur foi, cette sanglante et inique origine. Dernièrement encore, à l'Assemblée nationale, (séance du 15 janvier 1851), n'avons-nous pas entendu le plus éloquent défenseur du parti légitimiste prononcer ces paroles à propos de Henri V: «En rentrant en France il ne peut être que le premier des Français... le Roi... de ce pays que ses aïeux ont Conquis.....»--Quelques jours auparavant, lors de la discussion du projet de loi sur l'observance forcée du dimanche, n'avons-nous pas entendu M. Montalembert invoquer la foi de Clovis! La foi de Clovis! jugez, chers lecteurs, vous qui connaissez Clovis, sa foi et les actes de ce fervent catholique.

Telle est donc, de l'aveu même des partisans du droit divin, l'origine de ce droit: la conquête, c'est-à-dire, la violence, la spoliation, le massacre... Certes, nous ne prétendons point que les légitimistes d'aujourd'hui soient des hommes de violence, de spoliation, de massacre; mais l'inexorable fatalité des faits, l'histoire en un mot, prouve à chacune de ses pages l'abominable et oppressive iniquité de ce prétendu droit divin, alors consacré par l'odieuse complicité de l'Église catholique. Puis vous aurez remarqué, chers lecteurs, la part que le clergé gaulois à prise à cette conquête, dont il a partagé les dépouilles ensanglantées.

Nous étudierons dans les récits suivants les conséquences de cette conquête, le sort des peuples toujours réduits aux douleurs et aux misères de l'esclavage, les désastres de la Gaule incessamment déchirée par les guerres civiles ou ravagée par les invasions des Arabes au huitième siècle, et des Normands au neuvième et au dixième... Oui, des Arabes, car, chose étrange, Abd-el-Kader, cet intrépide et dernier défenseur de la nationalité arabe (car tout en rendant un juste hommage à l'admirable bravoure de notre armée, n'oublions pas que lui aussi, comme les Gaulois du vieux temps, combattait pour son foyer, pour sa religion, pour sa patrie...) tandis que Abd-el-Kader est aujourd'hui prisonnier au château de Blois, il y a onze siècles les ancêtres de cet émir, alors maîtres de presque tout le midi de la Gaule, où ils s'établirent durant de longues années, poussèrent leurs excursions guerrières jusqu'à Bordeaux, jusqu'à Tours, jusqu'à Poitiers, jusqu'à Blois... à Blois où à cette heure Abd-el-Kader, par un étrange revirement du sort des nations, semble expier la conquête de ses ancêtres, maîtres en ces temps-là d'une partie de notre sol, comme nous sommes aujourd'hui maîtres de l'Afrique.

Vous allez enfin, chers lecteurs, dans l'épisode de la Crosse abbatiale, assister à des scènes étranges qui se passent au milieu d'un couvent de femmes. Ces étrangetés, je dois les justifier par quelques citations relatives à de semblables scènes rapportées par les chroniqueurs contemporains.