--Elle se joue du droit comme de la vie des hommes, je le sais; pourtant j'ai quelque espoir... Je désire que vous gardiez ici l'archidiacre et ses guerriers prisonniers... d'abord parce que, dans leur fureur, ils m'auraient sans doute rejoint et tué en route; or je tiens à vivre pour mener à bonne fin ce que j'entreprends aujourd'hui; puis, au lieu de me laisser prévenir par l'archidiacre et le chambellan, je préfère instruire moi-même l'évêque et la reine Brunehaut des motifs de notre résistance.

--Mon frère, si cette justice que tu vas tenter d'obtenir au péril de ta vie tu ne l'obtiens pas? si cette reine implacable te fait égorger... comme elle a fait égorger tant d'autres victimes?...

--Alors, mon frère, l'acte d'iniquité s'accomplira. Alors, si l'on veut non-seulement soumettre vos biens, vos personnes à la tyrannie et aux exactions de l'Église, mais encore vous ravir, par la violence, le sol et la liberté que vous avez reconquis et qu'une charte a garantie, alors vous aurez à prendre une résolution suprême... oui; alors, croyez-moi, rassemblez un conseil solennel, ainsi que faisaient autrefois nos pères lorsque le salut de la patrie était menacé... Qu'à ce conseil les mères et les épouses prennent place, selon l'antique coutume gauloise; car l'on décidera du sort de leurs maris et de leurs enfants... Là, vous aviserez avec calme, sagesse et résolution, sur ces trois alternatives, les seules, hélas! qui vous resteront:--devrez-vous subir les prétentions de l'évêque de Châlons, et accepter un servage déguisé qui changera bientôt notre libre vallée en un domaine de l'Église exploité à son profit;--devrez-vous vous résigner si la reine, foulant aux pieds tous les droits, déchire la charte de Clotaire et déclare notre vallée: domaine du fisc royal, ce qui sera pour vous la spoliation, la misère, l'esclavage et la honte;--ou bien enfin, devrez-vous, forts de votre bon droit, mais certains d'être écrasés, protester contre l'iniquité royale ou épiscopale par une défense héroïque, et vous ensevelir, vous et vos familles, sous les ruines de vos maisons[E]?

--Oui... oui... tous, hommes, femmes, enfants, plutôt que de redevenir esclaves, nous saurons combattre ou mourir comme nos aïeux, Loysik! Et ce sanglant enseignement fera peut-être sortir les populations voisines de leur lâche torpeur... Mais, frère... frère... te voir partir seul... pour affronter un péril que je ne peux partager!...

--Allons, Ronan, pas de faiblesse, je ne te reconnais plus... Que dès cette nuit tous les postes fortifiés de la vallée soient occupés comme il y a cinquante ans, lors de l'invasion de Chram en Bourgogne; ta vieille expérience militaire et celle du Veneur seront d'un grand secours ici; il n'y a d'ailleurs aucune attaque à redouter pendant quatre ou cinq jours; car il m'en faut deux pour me rendre à Châlons, et un laps de temps pareil est nécessaire aux troupes de la reine pour se rendre ici, dans le cas où elle voudrait recourir à la violence. Jusqu'au moment de mon arrivée à Châlons, l'évêque et Brunehaut ignoreront si leurs ordres ont été ou non exécutés, puisque le diacre et le chambellan restent ici prisonniers.

--Et au besoin ils serviront d'otages.

--C'est le droit de la guerre... Si cet évêque insensé, si cette reine implacable veulent la guerre! il faut aussi garder prisonniers les deux prêtres qui ont par trahison amené ici l'archidiacre.

--Misérables traîtres!... J'ai entendu tes moines parler de la leçon qu'ils se réservent de leur donner... à grands coups de houssine...

--Je défends formellement toute violence à l'égard de ces deux prêtres!--dit Loysik d'une voix sévère, en s'adressant à deux moines laboureurs qui étaient alors dans sa cellule.--Ces clercs sont les créatures de l'évêque, ils auront obéi à ses ordres; aussi, je vous le répète, pas de violences, mes enfants.

--Bon père Loysik, puisque vous l'ordonnez, il ne sera fait aucun mal à ces traîtres.