--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à bénéfice, qui deviendra, je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez, ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or! m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute, nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant! telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère, accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes: eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis... Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs, et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie!