CHAPITRE II.
Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges d'Allange.
Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers, tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne... N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher; il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après, boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures, les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches; pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les rossignols.
Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa, les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.
L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:
--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il pouvait se montrer difficile.
Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement, mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait... en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non, circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats; parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois; alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple outre-vaillance.
--À toi ce coup-ci...
--À toi celui-là...