--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!

--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs, que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth! toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!... Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!... Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre, il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc, mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg! l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés: «Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien gais en Vagrerie!»

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...

L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera jusqu'à l'aube...

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre, contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me chantait pour m'endormir quand j'étais petite.