Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald, fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave, après un violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir l'ordre de Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures sinistres, déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment, se rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des épées, des haches, et criant:—Vive notre sainte abbesse Méroflède!—Plusieurs femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non moins bruyamment:—Vive l'abbesse!

—Toi qui viens prendre possession de ce monastère,—dit Méroflède au jeune chef avec un sourire sardonique,—sais-tu ce que c'est que le droit d'asile?

—Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri de la justice des hommes.

—Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces bonnes gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus innocent a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur ai offert de quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur promettant asile dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon vieux temps où l'on menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils sortent d'ici, le gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront le monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez pas chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris et les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est facile, en prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte armer. Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au monastère; après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre l'hospitalité; tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le sais; mais nous sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre a ses licences... Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons; tu dois être homme de bon conseil, tu engageras donc ta bande à se mettre en quête d'une autre abbaye, et tu les guideras dans cette recherche.

—Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les austérités du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais posséder.

—Ah! tu me crois d'humeur joviale?

—Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes hommes, qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes, les Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette poignée de meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui ont quitté la charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde!

—Guerrier fanfaron!—s'écria Broute-Saule, qui était revenu prendre sa place à la tête du cheval de Méroflède,—veux-tu que nous prenions chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à mi-corps, et tu verras si les hommes d'ici sont des lâches!

—Tu me parais, toi, un vaillant garçon,—reprit Berthoald en souriant;—si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras ta place.

Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit à Berthoald:—D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois être fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi nous souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que sainte Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori l'évêque Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne jeûneras point. Puis s'adressant à Ricarik:—Tu as mes ordres, suis-les.