Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits s'assombrirent, et il s'écria presque avec effroi:—Le juif Mardochée!...

—Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas ainsi, mon vaillant!

—Boire au juif Mardochée, moi!...

—Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore, si tu veux,—ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;—tu m'as juré par la blancheur de ce bras,—et elle releva davantage encore sa large manche,—tu m'as juré de boire selon mes vœux, accomplis ta promesse!

—Femme!—reprit Berthoald avec impatience et embarras,—qu'est-ce que ce juif? pourquoi veux-tu que je...

—Ah! ah! ah!—fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant le jeune chef,—moi, qui te croyais un brave! tu te troubles pour si peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?...

—Non.

—Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave au seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à ce Karl endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race franque, et fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu un des meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc tu ne serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble à l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe en mémoire de ce juif immonde!—Et elle la vida.—Maintenant, boiras-tu au juif?

Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait avec une surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un mot à répondre.—Ah! ah! ah!—dit l'abbesse en riant de nouveau,—le voici muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour? Que m'importe à moi que tu sois de race gauloise ou de race franque? cela rend-il tes yeux moins bleus, tes cheveux moins noirs, ta figure moins avenante? Tu t'es moqué de Karl par ta fourberie, tant mieux! nous rirons ensemble de ce stupide... Allons, déride-toi donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit moi, abbesse, qui te donne, à toi soldat, l'exemple de vider les coupes?

Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il s'était rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver de posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son cynisme, elle contemplait le jeune chef d'un œil fauve et ardent. Ces regards, qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans ses veines, l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il venait de vider d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque philtre, commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter d'audace avec l'abbesse, il lui dit:—Puisque tu es de la race de Neroweg, sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre à travers les âges avec la race de Joël?