—Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du jour la porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on franchi cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux ou trois jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, cette abbaye restera environnée d'eau comme une île.
—Maître Bonaïk,—reprit un des jeunes apprentis,—et les bateaux de pêche?
—Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?
—Du côté de la chapelle.
—Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!
—Hélas!—dit Rosen-Aër,—faut-il renoncer à tout espoir?
—Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,—ajouta l'orfévre en s'adressant aux apprentis.—Ce que nous allons tenter est grave; il y va de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action, cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la journée s'avance, le temps est précieux.
Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses compagnons, répondit au vieillard:—Notre choix n'est pas douteux, maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!
—Merci, oh! merci, généreux enfants!—dit Rosen-Aër les yeux remplis de larmes.—Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une mère!...
—Et maintenant,—reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la vivacité de sa jeunesse,—assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais sans les faire tomber.