—C'est bien moi.

Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le regarder de plus près, et s'écria:—C'est lui... c'est assurément lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?

—Parle plus bas,—reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.—Je vais accomplir une mission de Karl.

—Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en guenilles?

—Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les soupçons.

—Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «—Vieux Bertchramm, tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»—Mais tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?

—Quel message?

—Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl nous en fait don.

—Il est le maître de donner et de reprendre.

—Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:—«Foi de Marteau,—nous a-t-il dit,—j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les beaux chevaux, il sera content.»—Et, de fait, Berthoald,—ajouta Bertchramm,—tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'œuvre du plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,—ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.—Que l'on amène les deux chevaux!