—Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai entendu parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient, il y a vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la première guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes femmes voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul, avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait à leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange, encore aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier. Tiens, moi, qui connais la cour et les mœurs de la cour, je voudrais, avec tes dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce à cheval et ton renom de Breton, je voudrais, avant huit jours...

Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:—Regarde au loin, mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle.

Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras. Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant il se reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant Amael, il jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, à une assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non loin desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au delà, il aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons, se perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque Hildebrad, qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:—On attend l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont annoncé sa venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule; tâchons de le devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer dès son arrivée.

Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour immense, environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, percés d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une disposition étrange, dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, complétement à jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives supportaient la bâtisse des étages supérieurs. Une foule d'officiers subalternes, de serviteurs et d'esclaves du palais, vivait et logeait sous ces abris ouverts à tous les vents, et se chauffaient en hiver à de grands fourneaux remplis de feu, allumés jour et nuit. Ces constructions bizarres avaient été imaginées par la curiosité de l'empereur; car, de son observatoire, il voyait d'autant mieux ce qui se passait sous ces hangars, qu'ils n'avaient pas de murailles[E]. Plusieurs longues galeries reliaient entre eux d'autres bâtiments ornés de colonnes et de portiques richement sculptés à la mode romaine. Un pavillon carré, assez élevé, dominait l'ensemble de ces innombrables bâtiments. Octave fit remarquer à Vortigern une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon; c'était là l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et l'animation annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des femmes, des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se croisaient en tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques, jaloux de présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se dirigeaient à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même qu'au moment où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son aïeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence guerrière de cette troupe, s'écrièrent:—L'empereur! voici l'escorte de l'empereur!—Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte, à travers laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se frayer un passage, pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi cette place afin de se trouver l'un des premiers sur le passage de Karl, et de lui présenter les otages qu'il ramenait de Bretagne. La foule reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant l'empereur; mais cette fausse nouvelle se propageant bientôt dans l'intérieur du palais, les concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes, accoururent soudain et se groupèrent sur une vaste terrasse régnant au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se trouvaient fort rapprochés.

—Lève les yeux, Vortigern,—dit en riant Octave à son compagnon,—et vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur!

Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque, et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de chevelures, de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer; il y avait là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes, grosses, minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet de la race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence, arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une tunique vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et frais visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son cou délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le poids de sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte, aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique orange, s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de la jeune enfant blonde, et appuyait familièrement son bras sur son épaule; toutes deux tenaient à la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps à autre la senteur en se parlant à voix basse et regardant le groupe des cavaliers avec une curiosité croissante, car elles venaient d'apprendre que l'escorte n'était pas celle de l'empereur, mais qu'elle amenait des otages bretons.

—Rends grâce à mon amitié, Vortigern,—dit à demi-voix Octave au jouvenceau;—je vais te mettre en évidence et te faire valoir.—Ce disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup de houssine sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier, eût été désarçonné par le bond furieux de sa monture; ainsi frappée à l'improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s'élança si haut, que la tête de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse où se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans pâlit d'effroi, et cachant son visage entre ses mains, s'écria:—Le malheureux!... il est perdu!

Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, les soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein de sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe, montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant des mains:—Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!—À ce moment deux bouquets de romarin tombèrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompté, rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait la tête vers la terrasse d'où l'on venait de lancer les bouquets, lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable; et soudain ce cri retentit:—L'empereur! l'empereur!—Aussitôt toutes les femmes disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le portique du palais. La foule reflua en criant:—Vive Karl! vive le grand Karl!—Le petit-fils d'Amael vit alors s'approcher au galop une troupe de cavaliers; on les eût pris pour des statues équestres en fer; montées sur des chevaux caparaçonnés de fer, leur casque de fer cachait leurs traits: cuirassés de fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de fer, cuissards de fer, boucliers de fer; et les derniers rayons du soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on n'entendait que le choc du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il précédait, et, comme eux, couvert de fer de la tête aux pieds, s'avançait un homme de taille colossale. À peine arrivé en face du portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout boitant vers le groupe de femmes qui l'attendaient sous le portique, leur criant joyeusement d'une petite voix grêle et glapissante, qui contrastait étrangement avec son énorme stature:—Bonjour, fillettes! bonjour, chères filles!—Et, sans s'occuper de répondre aux vivats de la foule et aux saluts respectueux des évêques et des grands, accourus sur son passage, l'empereur Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur du palais, et fut suivi de sa cohorte féminine.


Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des chambres hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste bagage; on leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point du jour, Octave vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et leur apprit que l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern à se vêtir de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère de choix; il ne possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en route et un autre de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, grâce à ce vêtement frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa charmante figure, sa taille élégante et sa bonne grâce, Vortigern parut à Octave digne de paraître honorablement devant le plus puissant empereur du monde. Le centenaire ne put s'empêcher de sourire avec un certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus étroitement encore le ceinturon de son épée, sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la taille fine, il était juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec sa bonne humeur accoutumée ses avis à Vortigern, lui dit tout bas:—As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de romarin?