—Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur a changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale; ses peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au lieu de novembre, HERBISMANOHT; au lieu d'octobre, WINDUMMEMANOTH.
—Octave...
—Au lieu de mars, LENZHIMANOHT[C]; au lieu de mai...
—Assez, assez, par pitié!—s'écria Vortigern;—ces noms barbares font frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler de pareils sons?
—Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah! prépare tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux, sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies ouï à la fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des loups! car, sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler la langue romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n'entendras parler que frank dans cette cour germanique, où tout est germain, c'est-à-dire barbare: langage, costumes, mœurs, repas, habits, coutumes; en un mot, Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule, c'est la pure Germanie!
—Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte pour mon pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque et de généraux, d'officiers de même race, qui ne daignent seulement pas parler notre langue.
—Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite donc mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend pas de cette fière race romaine qui, après la tienne et comme la tienne, fit trembler le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai pas vu le trône des Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou débauchés, comme leur noire milice de tonsurés? Est-ce que les descendants de nos fiers empereurs romains ne sont pas allés, fainéants imbéciles, végéter à Constantinople, où ils rêvent encore l'empire du monde? Les prêtres catholiques n'ont-ils pas chassé de leur Olympe les dieux charmants de mes pères? n'ont-ils pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces statues, ces autels, chefs-d'œuvre de l'art divin de Rome et de la Grèce?... Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un passé fatal, buvons! oublions! que nos belles maîtresses soient nos saintes, les lits de table nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, d'Ovide ou d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est la vie! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des plaisirs t'envoie à la cour de l'empereur!
—Que veux-tu dire?—reprit presque machinalement Vortigern, dont la jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile et sensuelle philosophie d'Octave.—Que veux-tu que je devienne au milieu de cette cour étrangère?
—Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi!
—Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi, fils de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole?