—Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne veut pas se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en guerre, il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines, ou, si tu le préfères, ses friandises, le mot effarouchera moins ta pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes: Désidérata, Hildegarde, Fustrade, Himiltrude, Luitgarde, l'empereur s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles je te citerai, en passant, la succulente Mathalgarde, la doucereuse Gerswinthe, la piquante Regina, l'appétissante Adalinde, sans parler des autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui ressemble encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette: Imma, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau jour, elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé Eginhard. Un archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler de chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit d'hiver, il tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de descendre par la fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur d'un superbe clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit:—Moi et Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir d'ici sans laisser sur la neige l'empreinte de mes pas...
—Alors, qu'a-t-il fait?—demanda Vortigern, de plus en plus intéressé à ce récit, qui jetait dans son cœur un trouble inconnu.—Comment ont-ils, tous deux, échappé à ce danger?
—Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par la fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A], et, sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour qui séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma, quoique de force à porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds: leurs traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit d'Eginhard; mais, par malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à Aix-la-Chapelle, l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, a fait construire, sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d'une espèce de terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble des bâtiments, il découvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent se relève la nuit, vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son amoureux fardeau.
—La colère de Karl dut être terrible?
—Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et en joie.
—Cet archichapelain était un prêtre, cependant?
—Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de mésestimer les prêtres. Berthe, une autre de ses filles, lorsqu'il y a six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige d'avouer qu'une des sœurs de Berthe, nommée Adeltrude, estimait non moins fortement le comte Lantbert, un des plus vaillants officiers de l'armée impériale. Quant à la petite Rothaïde, autre fille de l'empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime à Romuald, qui s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens. Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte. Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant Thétralde, la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour estimer quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton d'une fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant! lors de mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa douce et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses sœurs et toutes ses nièces; car j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, élevées avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras; ton admiration n'aura qu'à choisir entre Adélaïd, Atula, Gondrade, Berthe ou Théodora!
—Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur?
—Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de prêtre, l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que de soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens, les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les grammairiens; le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire que pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente des mots; oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois où nous sommes?
—Le mois de novembre.