—Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin et la soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la fille de quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort jolies dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse pour l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de Karl.—Et, sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des seigneurs de sa suite:—Eh! Burchard... approche!

Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut à la voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de l'honnête mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement, et, tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille femme et des deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent autant d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder autour de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute voix:—Où sont donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce qu'elles auraient perdu la chasse?

—Auguste empereur,—dit l'un des officiers,—j'ai entendu Richulff, qui accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner à Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous avez ordonné de préparer le souper.

—Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la chasse! Je gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces amazones qui redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées en hâte au palais. Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter d'elles. Gagnons le pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.—Et l'empereur, remontant à cheval, ajouta:—Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces fillettes qui auront préféré souper avec leur père... à celles-là je ferai bonne fête.

Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour ses filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que plusieurs fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, qui venait seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour, il dit vivement au jeune Romain:—Octave, tu n'as pas vu mon petit-fils?

—Non, nous avons été séparés presque au commencement de la chasse.

—Il ne vient pas,—reprit Amael avec inquiétude.—Voici la nuit et il ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre enfant! qu'est-il devenu?

—Oh! oh! seigneur Breton,—dit l'empereur des Franks, qui, remontant à cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu ses questions au jeune Romain,—te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau? Eh bien! quand il se serait égaré ce soir? demain il retrouvera son chemin. Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine forêt? La chasse n'est-elle pas l'école de la guerre? Allons, allons, viens, rassure-toi! et puis, d'ailleurs, qui sait?—ajouta Karl d'un ton guilleret,—peut être a-t-il rencontré quelque jolie fille de bûcheron dans une des huttes de la forêt? C'est de son âge; tu ne veux pas en faire un moine de ce garçon!


L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il devait dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de Vortigern.—Seigneur Breton,—dit gaiement l'empereur au centenaire,—causons. Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu de tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque peu digne de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l'ancien empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu digne de régner sur ta sauvage petite peuplade armoricaine?