—Je te répondrai avec sincérité.

—J'y compte.

—Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier du dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune homme, a été, par ordre de Pépin ton père, tondu et enfermé dans un monastère, où il est mort obscur, oublié.

—Que veux-tu conclure de ceci?

—Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou tardive, réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur juste châtiment.

—De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle Karl le Grand,—répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux orgueil,—de sorte que ma race, à moi, finira obscurément, lâchement, comme ce roi imbécile et fainéant, dernier rejeton de Clovis?

—C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou tard l'iniquité de son origine.

—Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d'esprit sain,—dit l'empereur en haussant les épaules,—tu n'es qu'un vieux fou!

—Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé ceci: les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les enfants riches sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers sentent le besoin de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant usurper la couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n'ayant plus de couronne à conquérir, agiront comme les enfants riches. C'est là une des mille causes de la dégradation des royautés.

—Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est fausse. Mon père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine laissé le royaume des Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus qu'une petite province de l'immense empire que j'ai conquis. Je ne suis donc pas resté paresseux, engourdi, comme un enfant riche!