—De tes conquêtes stériles et désastreuses.

—Ensuite?

—Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs, les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique.

—Est-ce tout?

—Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit l'administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta volonté d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci, que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, composé de royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de mœurs, de langage ne rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant, il écrasera tes descendants sous ses ruines.

—Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde comme une ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui?

—Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse contre les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, sinon pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui ravageaient le nord et l'est de notre malheureux pays, tandis que ses autres contrées étaient désolées par les guerres civiles des familles royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules aux Barbares, il leur reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur les côtes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou la Loire, les bateaux de ces marins intrépides sont arrivés au cœur de tes possessions.

L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit en soupirant:—Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions ne te trompent pas. Les North-mans! oh! les North-mans sont l'unique souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule pensée de ces païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire. Un jour, j'étais à Narbonne; quelques barques de ces maudits vinrent pirater jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgré moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de cette soudaine tristesse.—«Savez-vous, mes fidèles,—ai-je dit à ceux qui m'entouraient,—savez-vous pourquoi je pleure amèrement? Certes, je ne crains pas que ces North-mans me nuisent par leurs misérables pirateries, mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont l'audace d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces North-mans causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»—Et l'empereur resta pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous cette sinistre prévision qui lui revenait à la pensée.

—Karl,—reprit Amael d'une voix grave,—je te l'ai dit, toute royauté porte en soi un germe de mort, parce que son principe est inique. Peut-être ces pirates North-mans feront-ils expier un jour à ta race l'iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête. Que veux-tu? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône vous vous léguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour héritage, nous laissons à nos fils la haine des royautés.

Soit que l'empereur, absorbé dans ses pensées, n'eût pas entendu les dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voulût pas y répondre, il s'écria:—Oublions ces maudits North-mans; parle-moi de ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont rares, elles m'en plaisent davantage.