—Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton empire germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour toi, une contrée étrangère; tu estimes beaucoup ses forêts propices à tes chasses d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture chaque année les revenus à tes résidences d'outre-Rhin; mais la Gaule, épuisée d'hommes et d'argent par tes guerres incessantes, est tellement misérable, qu'en aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux n'ont été plus rares et coûté plus cher. Une épouvantable misère désole nos provinces; pour quelques milliers de seigneurs, d'évêques ou d'abbés, qui vivent dans la débauche et la fainéantise, des millions de créatures de Dieu, presque sans pain, sans abri, sans vêtements, travaillent de l'aube au soir, et meurent dans l'esclavage pour entretenir l'opulence de leurs maîtres; pour quelques enfants, à qui tu fais donner l'instruction dans ton école Palatine, des millions de créatures de Dieu naissent, vivent et meurent comme des brutes, hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui, gorgés de richesses, insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la divinité de la misère et la sainteté de l'esclavage... Telle est la Gaule sous ton règne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux, es-tu seul responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hélas! la conséquence forcée de l'oppression. La conquête, source de ta puissance, est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d'horribles iniquités.
—Vieillard,—reprit l'empereur d'un air sombre et contenant à peine son courroux,—après t'avoir traité en ami durant cette journée, je m'attendais, de ta part, à un autre langage.
—Je t'ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul.
—En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que tu lui as rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers toi.
—Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune grâce.
—Il ne s'agit pas de grâce; je désirais accomplir une chose bonne pour moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'espérais après cette journée passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions, et alors te dire:—J'ai vaincu les Bretons par la force de mes armes, je veux affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en ton pays, raconte à tes compatriotes la journée que tu as passée avec Karl, ce conquérant, ce tyran; ils auront foi à tes paroles, car ils ont en toi, je le sais, une confiance absolue. Tu as été l'âme des deux dernières guerres qu'ils ont soutenues contre moi, sois l'âme de la pacification que je désire. Une conquête basée sur la force est souvent éphémère; une conquête affermie par l'affection, par l'estime, devient impérissable. Je crois t'avoir prouvé que l'on peut estimer, affectionner Karl; je me fie à ta loyauté pour me gagner le cœur des Bretons.—Oui, tel était mon espoir. Cet espoir, l'amère injustice de tes paroles le détruit, n'y pensons plus. Tu resteras ici en otage; je te traiterai comme je dois traiter un vaillant soldat qui a sauvé la vie de mon aïeul; peut-être, à la longue, me jugeras-tu plus équitablement; ce jour-là venu, tu pourras retourner en ton pays, et, j'en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu croiras le bien, de même que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois le mal.
—Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton but, cette pensée est généreuse, je t'en sais gré.
—Par la chappe de saint Martin! vous êtes un étrange peuple, vous autres Bretons! Quoi! si tu avais créance que je mérite estime et affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion, n'accepteraient pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui par la force?
—Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un maître plus ou moins méritant: nous ne voulons pas de maître.
—Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant maître chez vous, païens!