—Laisse donc ton armée en Bretagne; mais attends-toi dans un an ou deux, peut-être avant, à de nouvelles insurrections.

—Vieillard insensé! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, ton petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages! Oh! j'en jure Dieu! votre tête tomberait à la première prise d'armes, entends-tu? Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux Karl; je n'aime pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait des quatre mille Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant aucune nécessité.

—Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures, mais qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n'auraient pas accepté, non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il eût été sans péril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous attende, nous ne faillirons pas à notre devoir: nous sommes ici au cœur de ton empire et à même de juger l'opportunité des choses; donc nous donnerons, s'il le faut, d'ici même, le signal d'une nouvelle guerre lorsque le moment nous semblera venu.

—Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?—s'écria l'empereur, pâle de fureur;—oser me dire que ces traîtres, d'après ce qu'ils verront ou épieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la révolte! Oh! j'en jure Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils vous serez plongés dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux de lynx pour voir ce qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin! tant d'insolence me rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard! Heureusement, nous voici arrivés au pavillon; je vais retrouver mes filles, leur vue me consolera de tant d'ingratitude!—Ce disant, l'empereur des Franks mit son cheval au galop afin de se rendre promptement au pavillon de chasse situé à peu de distance. Les seigneurs de la suite de Karl se préparaient à hâter comme lui la marche de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en s'écriant d'une voix courroucée:—Que personne ne me suive! je veux rester seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du pavillon.

Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur, et tandis qu'il s'éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael, confondu parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien avec Karl, et sentant aussi augmenter l'inquiétude que lui causait l'absence prolongée de Vortigern. Les courtisans de l'empereur, frissonnant de froid sous leurs habits de soie emplumés et dépenaillés, maugréaient tout bas contre le caprice de leur souverain, qui retardait ainsi le moment où ils espéraient se réchauffer au foyer du pavillon et se réconforter en soupant; descendus de leurs chevaux, ils causaient depuis un quart d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi mis pied à terre, se tenait pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave qui, courant à lui, s'écria d'une voix émue et précipitée:—Amael, je vous cherchais; venez vite.—Le vieux Breton attacha son cheval à un arbre, suivit Octave, et lorsque tous deux furent éloignés de quelques pas du groupe des seigneurs franks, le jeune Romain reprit:

—Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern.

—Que dis-tu?

—Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement de la chasse, Thétralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur, l'ont suivi. Que s'est-il passé? je l'ignore; seulement l'on m'assure qu'Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle avec deux de ses sœurs et les concubines de son père... donc Thétralde est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt.

—Achève!

—Amael, je connais par expérience la facilité des mœurs de cette cour. Thétralde a remarqué votre petit-fils; elle a quinze ans, elle a été élevée au milieu de ses sœurs, qui ont autant d'amants que son père a de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre innocent, tourné la tête de Thétralde: ce sont deux enfants; ils ont disparu ensemble, ils se seront perdus ensemble... car trois des filles de Karl sont retournées au palais, deux autres sont revenues ici. Thétralde seule ne se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, elle s'est égarée en compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je dit ce matin... il est à craindre, dirai-je ce soir, que...