818-912.

L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne, trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement une des chaînes ardues des Montagnes noires, qui s'étendent vers le sud-ouest de l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers à travers lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue suite de collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés déjà mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; çà et là, s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques villages auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu de ces marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs des troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou les vertes vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait aussi dans ces herbages des bœufs, des vaches, et surtout grand nombre de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente à la guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient de gravir la pente escarpée de la montagne; l'un de ces cavaliers, vêtu du costume ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus riches abbés de la Gaule. Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à cheval comme lui, et comme lui vêtus en religieux de l'ordre de Saint-Benoît, le suivaient. Entre eux marchait une mule de bât, chargée des bagages de cet abbé, homme de petite taille, à l'œil fin, au sourire tantôt béat, tantôt rusé; le guide, montagnard dans la force de l'âge, robuste et trapu, portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile serrées à sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'étoffe de laine, et sur son épaule pendait du même côté que son bissac sa casaque de peau de chèvre, quoiqu'on fût en été. Ses cheveux, à demi cachés par un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses épaules; il s'appuyait de temps à autre sur son penbas, long bâton de houx, terminé par une crosse. Le soleil d'août, en son plein, dardait ses ardents rayons sur le guide, les deux moines et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son cheval, dit au piéton:—La chaleur est étouffante; ces rochers de granit nous la renvoient brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un four; nos montures sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois épais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions à l'ombre.

Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout de son pen-bas le massif boisé:—Pour nous rendre là, il faudrait faire un saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues dans la montagne; choisis.

—Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc à la vallée de Lokfern?

—Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes bleuâtres?

—Je la vois.

—C'est le Menèz-c'Hom, la plus haute des montagnes Noires; cette autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le Loch-Renan; c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern où demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.

—Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?

—Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil couché.

—Le connais-tu ce Morvan?