Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, ne répondit rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.

La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché durant tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la route montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, frappé d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à l'extrême horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que l'éloignement rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils s'allumèrent de proche en proche sur les cimes espacées de la longue chaîne des montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus éclatants et considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches de l'endroit où se trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt pas de lui, il vit poindre une lueur rougeâtre à travers une fumée épaisse; bientôt cette lueur se changea en une flamme brillante qui s'élançant vers le ciel étoilé, jeta une clarté si vive, que l'abbé, les moines, le guide, les roches, une partie de la rampe de la montagne furent éclairés comme en plein jour. Quelques moments après, des feux pareils, continuant de s'allumer de colline en colline, semblèrent tracer la route que les voyageurs venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir. L'abbé Witchaire restait muet d'étonnement. Karouër poussa par trois fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un cri semblable s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la flamme, répondit à l'appel de Karouër.

—Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?—dit vivement l'abbé frank, après un premier moment de surprise;—c'est sans doute un signal?

—À cette heure,—répondit le guide,—des feux pareils brillent sur toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'Arrès, jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.

—Réponds,—s'écria l'abbé frank,—de ce signal, quel est le but?

Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en faisant tournoyer son pen-bas.


La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne, était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des derniers chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chêne bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur le revers de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. En dehors de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, des bois séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables, avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps; une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de la maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d'été, se tenaient Noblède, femme de Morvan, et Josseline, jeune épouse de Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, allaitait son dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, Ewrag et Rosneven, âgés de quatre et cinq ans. Caswallan, druide chrétien, vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi blanche que sa longue robe, souriait doucement au petit Ewrag, qu'il tenait entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et sœur de Vortigern, âgée d'environ trente ans, était d'une grande beauté, quoique sa physionomie fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix années de mariage, Noblède ne connaissait pas encore le bonheur d'être mère. Son grave maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de l'indépendance de la Gaule, siégeaient vaillamment, à côté de leurs époux, aux conseils suprêmes de la nation. Noblède et Josseline filaient leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de Morvan s'occupaient des préparatifs du repas du soir ou de divers travaux domestiques, remplissant de fourrages les râteliers que les troupeaux devaient trouver garnis à leur retour des champs. Le druide chrétien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de lui faire réciter sa leçon religieuse sous cette forme symbolique, lui disant:—«Enfant blanc du druide, réponds-moi; que te dirai-je?

—Dis-moi la division du nombre trois,—reprit l'enfant,—afin que je l'apprenne aujourd'hui.

—Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes royaumes, fruits d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» Ces trois célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes où vont tour à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-là qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et célestes. Pour les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il être?