—Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car nous renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la Bretagne comme une tendre mère... et la défendre comme on défend sa mère.

—Oui, mon doux enfant,—dit Noblède en attirant à elle le fils de son frère,—souviens-toi toujours de ces mots sacrés:—Défendre la Bretagne comme on défend sa mère;—et l'épouse de Morvan embrassa tendrement Ewrag.

—Mère! mère!—s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de son frère Ewrag,—voici notre père!

Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des enfants, et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement chargés de gerbes dorées, traînés par des bœufs. Morvan et Vortigern se tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, entourées d'un assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le râteau des moissonneurs. À quelque distance derrière eux, venaient les bergers et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes. Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste et trapu comme la plupart des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait entrevoir sa large poitrine et son cou hâlés, car, par cette rude et chaude journée de moisson, il avait quitté sa casaque; ses longs cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient son mâle visage, au large front, aux regards intrépides et perçants. Chez Vortigern, la mâle gravité de l'homme, de l'époux et du père, avait succédé à la fleur de l'adolescence. Ses traits exprimèrent une douce joie à la vue de ses deux enfants, qui accoururent à lui. Il les embrassa tendrement, cherchant des yeux sa femme et sa sœur, qui, accompagnées de Caswallan, ne tardèrent pas à s'approcher.

—Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,—dit Morvan à Noblède.—Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargés de gerbes:—As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus dorée?

—Morvan,—reprit Josseline,—vous moissonnez de bonne heure cette année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore nos blés mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern?

—Non, ma douce Josseline,—répondit-il,—j'imiterai Morvan; dès demain, nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre moisson.

—Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,—reprit Morvan;—car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume, les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi donc, Noblède, donne-nous vite à souper.

—Quoi, Morvan!—reprit Josseline,—vous et Vortigern, après cette rude journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail?

—Joyeuse nuit, ma Josseline,—reprit Vortigern,—car, pendant que nous battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez quelque chanson... Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps à autre, l'on défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter les travailleurs.