—Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.
—Noblède,—dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui baignait son front,—une torche, ma chère femme.—Et se retournant vers l'abbé:—Suis-moi.—Noblède prenant une des torches placées près de la margelle du puits, précéda son mari et l'abbé Witchaire dans la chambre destinée aux hôtes; deux grands lits y étaient préparés, ainsi qu'une table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits. Noblède, après avoir placé la torche dans un des bras de fer scellés à la muraille, se préparait à sortir, lorsque Morvan lui dit avec un accent significatif:—Chère femme, tu reviendras me donner le baiser du soir lorsque le battage du grain sera terminé.—Un regard de Noblède répondit à son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des hôtes, où Morvan resta seul avec l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au chef des chefs:—Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand.
—Quel est ce message?
—Il se compose de peu de mots; les voici.—Et il lut:—«Les Bretons occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de plus, le clergé breton, généralement infecté d'un vieux levain d'idolâtrie druidique, méconnaît la suprématie de l'archevêque de Tours. Telles sont les conséquences de cette funeste hérésie, que Lant-bert, comte de Nantes, a écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: La nation bretonne est orgueilleuse, indomptable; tout ce qu'elle a de chrétien, c'est le nom; quant à la foi, au culte, aux œuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne[C]. Louis-le-Pieux, voulant mettre terme à une rebellion si outrageante pour l'église catholique et l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se soumettre aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra le peuple Breton à obéir.»
—Abbé Witchaire,—répondit Morvan, après quelques moments de réflexion,—Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu en 811 avec l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontières, il n'y aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles le Pieux, ne nous avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer tribut: nous le refusons.
—Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la Bretagne fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit payer tribut.
—Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche les prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, jamais elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: cela devait être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire l'épée d'un Frank.
—Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le précurseur de la royauté franque.
—Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les mauvais nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens d'église, établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amené la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré ces trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons encore.
—Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; de vous déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.