—C'est trop, car c'est inique.

—Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira la Bretagne si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. Peux-tu préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta part dans le trésor du roi des Franks?

—Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné, mais...

—Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton cœur, aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je te le déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus dans le peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?

—Non,—répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuyés sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,—non, le peuple Breton n'est plus ce qu'il était jadis!

—À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la foi catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette défiance de tes forces, malgré la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aliène en rien ta liberté et celle des tiens.

Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le silence, puis il dit lentement et avec effort:—Mais enfin, à quelle somme se monterait le tribut que demande ton roi?

Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le baiser du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre à l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à la physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son chagrin, elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa les mains, selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef Breton tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de sa femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir répondre aux battements de son cœur les vaillants battements du cœur de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant un regard de haine et mépris sur le prêtre:—D'où vient donc cet étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?

Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant sa résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et triste:—Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait la paix ou la guerre?

—Ce moine est envoyé par le roi des Franks;—répondit brusquement le chef Breton;—qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des hommes et non la vôtre, femme!